Celle qu’on appelle littérature

Peut-elle briguer un tel sacerdoce ? Perplexe et soucieuse, elle rêve encore devant ses collections de livres. Elle parade sans doute en disant être née de la dernière révolution. Depuis longtemps, nous simples mortels, elle nous fait basculer dans l’imaginaire, nous plonge dans le passé, pourfend nos moindres évidences. Et comme un oiseau tambourinant à notre mémoire, de son petit rire, elle jubile devant notre soudaine prospérité intellectuelle.

Poésie-fiction

 

Paru dans Lichen n° 38

Balade

Elle passait sur la promenade là devant nous
montée sur un gyropode
le regard posé au loin
Elle était dorée
un peu ronde dans une robe un peu décolletée
une blonde venue du nord certainement
Il faisait un temps doux de fin d’été
le jour était doré
Tout à coup elle est réapparue au milieu d’un groupe là tout près
Ils étaient six à la table d’à côté
parlaient une langue du nord certainement
Elle était rayonnante et dorée
dominait la petite assemblée
le regard au loin
lumineuse sur cette terrasse d’été
la pensée attachée au gyropode

Lichen n° 38 – juin 2019

 

Mélancoville

La ville nous regarde passer dans ses rues, sur ses places. Et le soleil nous guide vers d’autres rues, d’autres places. Le décor se fond devant nos yeux. Les monuments, anciens, déclassés, n’attirent plus nos regards, nous les avons mémorisés, ces bâtiments baroques et froids, connus depuis toujours. On ne regrette pas quand les bus trop hauts les masquent du décor. Nous entendons les passants, touristes, travailleurs, parler et rire, peupler la ville. Les boutiques les prennent, les rendent automatiquement, continuellement. Alors on va chercher le silence dans les églises. On ne dit pas même une prière, on ne croit pas. Par le vitrail la lumière chauffe notre front que nous gardons tendu vers nos rêves. Quand nous entendons le banc craquer sous le poids de notre repos, on se glisse au dehors. Et ses bruits nous frôlent à nouveau… Dans la ville trop habitée, nous aimerions pourtant écouter des pas se rapprocher, des amis nous parler.

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Guerre ou paix ?

Les gravières s’étranglaient sous le fracas des pluies diluviennes. Dans le torrent, l’eau coulait visqueuse et sale. Autour de nous, seulement des champs déserts. Et pourtant on imaginait, là tout près, des animaux tanguer dans ce décor lunaire, gorges exsangues, langues acides. Nous savions qu’une louve antique, à l’amour viscéral et généreux, aurait été notre seule protection. Etions-nous le jouet du premier cataclysme nucléaire ? Personne n’a su nous montrer d’un index rassurant la fenêtre d’où une lumière fraîche nous aurait éclairés.

Poésie-fiction

 

Mistr’Arles

ARLES un jour de grand MISTRAL. Les platanes se décomposaient en lambeaux sur les trottoirs, le vent courbait chaque passant vers son but. La solution était l’abri dans une enceinte close, au cœur d’un monument. Comme lavé par ces langues tempêtueuses, le décor d’eau, de ciel et de pierre s’est fondu dans un gris pâle. Le temps s’est apaisé et nous a offert une longue respiration.

 

Sur l’étagère

Un objet a bougé sur l’étagère de livres
Un objet s’est déplacé dans un léger froissement

Le brouillard de mes pensées ne l’a pas identifié
Était ce une ombre seulement l’ombre d’une main
cherchant le livre préféré

Un objet lentement en mouvement sur les titres à la suite
Un outil de reconnaissance des lignes imprimées

Lecteur magnétique des codes littéraires amoncelés
il va m’aider à me souvenir des pages déjà lues
me remémorer les mots oubliés

Au réveil je vois l’étagère face à mon lit
La pile de tee shirts est tombée cette nuit

 

Dernière chevauchée

L’hiver sonne à midi dans ce lieu isolé. J’aurais dû chevaucher jusqu’à la plage, m’encorder aux ganivelles et faire le mort. Je serais resté l’enfant imitant les héros des Seize légendes maritimes. Dans ce panorama propice au rêve, le liquide bleu limpide mouille la pointe de terre. Ici plus que partout ailleurs, je me brise. Un peu triste, je recouvre à l’encre le sable accroché à mon corps. Il faudra encore un effort, regarder vers l’horizon pour m’éclairer une dernière fois, effilocher les vagues réminiscences et arriver au port.

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