Histoires courtes

L’AIR DE RIEN – Histoires courtes à lire et à dire (extraits)

J’en rêve…
Je ne dors plus la nuit depuis que j’écris des histoires. Ou plutôt, j’écris des histoires depuis que je ne dors plus la nuit. Enfin, je ne sais plus très bien…
Mais pourquoi la nuit ? Eh bien c’est comme ça. Tenez ! Sand, par exemple. Elle passait ses nuits devant son encrier, ses cigares à portée de main et elle enchaînait comme ça les romans, les uns après les autres, sans compter la correspondance, des dizaines de milliers de lettres immortelles. Balzac, le grand Balzac, avec deux ou trois litres de café fort dans un pot posé près de lui, il tenait jusqu’au matin assis à sa table de travail. Même Proust dictait à Céleste assise à son chevet, pendant des nuits entières, les chapitres de la Recherche. Ah oui, j’allais oublier les poètes ! Eux, ils disaient à leur domestique « Joseph, réveillez-moi cette nuit à trois heures ». Et à trois heures tapantes, ils prenaient le crayon qu’on leur tendait et paf ! ils noircissaient du papier avec tout ce qui débordait tout d’un coup de leur cervelle bien faite.
Imaginez que tous ces génies aient eu des sommeils de marmotte, que comme des gens ordinaires, ils aient eu l’habitude de se coucher comme les poules et de faire le tour du cadran, de combien de chefs d’œuvre serions-nous privés aujourd’hui ? Hein, vous imaginez un peu ? Moi, rien que d’y penser, ça me fait froid dans le dos…
– Anne, qu’est-ce que tu racontes, t’as froid ? Mais t’as vu l’heure ?
Je me réveille brusquement en entendant la voix de Philippe. Dans mon sursaut, je lâche mon crayon et ma lampe de poche se casse en tombant du lit.
– Tu fais chier quand même ! Tu peux pas dormir comme tout le monde ?

 

H & F
Pourquoi avait-il finalement décidé de prendre la rue Rouge au lieu de descendre l’avenue Victor Hugo pour rejoindre le cinéma, comme il faisait d’habitude ? Craignant d’être en retard à la séance, il avait pressé le pas et avait bousculé cette femme sur le trottoir. Un choc de l’épaule qui l’avait fait trébucher, son genou avait cogné contre une borne. C’est en l’aidant à se relever qu’ils s’étaient vraiment regardés. Ils étaient restés quelques longues secondes les yeux dans les yeux, accrochés par le coude. Presque une minute où il n’avait rien dit, elle non plus. Puis il avait proposé « entrons au bar de cet hôtel, vous pourrez vous reposer un moment ». C’était un de ces vieux hôtels comme on en voit encore dans les quartiers anciens. Il a demandé s’ils pouvaient avoir une boisson au bar, mais il n’y avait pas de bar. On ne servait ici que les petits déjeuners entre huit heures et neuf heures quinze. Alors il a demandé une chambre. Il a pris la clé que le réceptionniste lui tendait et ils sont montés au deuxième étage sans ascenseur. La chambre était sombre, la seule fenêtre donnait sur une rue étroite. Ils se sont déshabillés sans se parler. Très vite ils ont été nus et amants, très vite. Dehors la pluie s’était mise à tomber. Après l’amour, ils sont restés couchés un moment, écoutant les gouttes d’eau tambouriner sur les gouttières.
Elle s’est levée la première, a ramassé ses vêtements éparpillés sur le sol. Elle a dit  « à cette heure-ci je prends cent. Si tu es pressé tu peux les poser sur la table de nuit avant de sortir ». Et elle a fermé la porte de la salle de bain.

 

Bages
Eclairée par les phares, la cabane de vignes apparaît en bordure du chemin. Philippe stoppe le moteur. Il écoute un moment le silence dans la voiture, puis il ouvre la portière et entend aussitôt le vent agiter les branches des cyprès. Un air frais lui parvient. La nuit sera certainement agitée, comme le climat dans ce coin près de la Méditerranée. Philippe sort de la Renault, son véhicule de travail. Il s’approche de la cabane en pierres sèches. Elle est basse, sans fenêtre, assez trapue pour résister aux bourrasques de Tramontane. Fatigué par la journée et le trajet, deux cents kilomètres d’autoroute dans la circulation dense de la fin de semaine, Philippe décide de passer la nuit là, entre le ciel et les étangs. Il repense aux dernières heures de cette journée. Madame Enghien n’en finit plus de voir ses forces la quitter. Rien ne peut désormais la soulager. Médecins et infirmières sont impuissants devant les progrès de son cancer. Voilà ce qu’il a fallu avouer ce soir à ce mari venu chercher un peu de réconfort. Anne comprendra mon absence, se dit Philippe « le message sur le bureau la rassurera, je sais qu’elle respectera mon silence ». Roulé dans les couvertures sorties du coffre de la voiture, il s’endort.

A l’horizon, la ligne Narbonne-Cerbère déroule ses wagons en direction de la frontière espagnole. Au premier plan, l’étang, calme et lumineux en cette matinée d’automne. Philippe a été réveillé par la lumière entrant directement dans son abri. Un lézard en fuyant a fait bruisser les feuilles mortes ramassées près de la porte. Il s’avance dans la vigne. Autour de lui, le paysage si bien connu. C’est là que depuis son adolescence il aime venir sentir, respirer, réfléchir… Immobile, inactif, simplement là pour contempler l’espace large et lumineux. Il replie les couvertures qui l’ont réchauffé au cours de sa nuit. « Qui m’aurait dit hier que je dormirais dehors, comme un berger sur le Larzac ? » Ce matin, il sait qu’il peut, s’il le veut, venir reprendre souffle ici, dans le soleil et dans le vent, les yeux dans l’étang à perte de vue. Assis dans les herbes sauvages, il sort de sa poche son téléphone portable et tape le numéro. Il dit : « Allo c’est moi, je t’aime ».

Histoires d’exils

Nous les femmes …