Mondanités

Longtemps je me suis cru irrésistible. Enfant satisfait, adolescent arrogant, adulte condescendant, je franchissais les étapes, insouciant et ravi. Les conditions de ma naissance avaient été extrêmement favorables, la vie m’avait doté de qualités si précieuses : beauté des traits, élégance de la silhouette, finesse de la gestuelle. Mon intelligence me procurait des facultés plus que suffisantes pour assimiler l’enseignement de mes professeurs. Elle me permettait de briller, bien au-dessus du reste de mes semblables. La fortune de mes parents m’assurait depuis la naissance une aisance plus que confortable. Je vivais dans le luxe, toute activité que j’entreprenais n’était destinée qu’à satisfaire mes envies ou ma curiosité. Les salons où j’entrais étaient peuplés de personnages suffisamment éclairés pour faire briller par un savant jeu de miroirs les facettes de ma personnalité.

Mais tout cela, c’était avant. Avant la tentation envahissante de casser, de fracturer cet édifice parfait. Brusquement, je commençai à fuir ma famille et mes domestiques, je ne vis plus mes amis. Je passais mes journées dehors, marchant sans but et sans relâche. Je ne sentais ni le froid ni la chaleur ni la fatigue. Au bout de quelques mois, je finis par ne plus rentrer chez moi que pour y prendre l’argent qui m’était nécessaire pour manger. J’étais heureux chaque fois qu’un miroir croisé dans la rue me renvoyait mon image, méconnaissable, le teint noir et brouillé, cheveux et barbe anarchiques, mes vêtements disloqués et souillés. Je fus satisfait lorsque je sentis que mes forces commençaient à m’abandonner. Le travail de destruction avait démarré. Cette destruction que je n’avais pas la volonté d’appeler d’un geste brusque et fatal. Lentement, au fil des jours, je voyais l’heure de ma disparition approcher. Je m’installai dans une sorte d’absence, ma conscience me quitta peu à peu.

Aujourd’hui j’ai balayé notre chapelle. J’ai assisté à la prière matinale et aux vêpres. J’ai partagé le repas de mes compagnons. Je suis l’homme à tout faire, je fais les courses et les petits travaux, même pénibles. Je suis utile.