Il m’arrive souvent de lancer mentalement ce que j’appelle le jeu de la mémoire muette. Passer très rapidement d’un souvenir à un autre, laissant l’esprit, les yeux, les oreilles reconstituer un moment vécu il y a longtemps. Ce jeu est difficile, comment puis-je être sûre en l’espace de quelques secondes de retrouver tout ce qui entoure un instant très précis du passé ? Et pourtant, les éléments qui me reviennent à la mémoire ont sans doute eu suffisamment d’impact pour me laisser ces étranges et si fortes impressions.

Le jeu commence… Je vois la terrasse d’une maison de vacances au bord de la mer un matin d’août, je suis à genoux sur un fauteuil en bois de châtaignier accoudée face à la mer bleue, elle occupe tout l’horizon, de gros bateaux marchands traversent l’espace fermé à gauche et à droite par les piliers extérieurs de la terrasse couverte, c’est un spectacle qui me fascine. Je bascule ensuite très vite vers un dimanche matin, je suis assise au premier rang de notre église à côté d’une camarade du village qui ne cesse de fouiller dans son panier de plastique tressé sur lequel sont collés de grosses fleurs et des fruits colorés que je trouve de très mauvais goût, comme son agitation nerveuse pendant la messe. Puis je me revois quelques secondes après en voiture avec deux de mes cousins, mon oncle et ma tante occupent les places à l’avant, ce sont d’autres vacances, cette fois en Italie, sur une petite route longeant le lac de Côme et nous comptons en riant les nombreux panneaux routiers destinés à attirer l’attention des automobilistes Caduta massi -chute de pierres.

Les exemples sont multipliables à l’infini. Encore faudrait-il y ajouter ce qui accompagne les images visuelles : odeurs, parfums, sons, musiques, voix. Sel, embruns, jardins en fleur, circulation automobile sur l’avenue, relents de la cuisine attenante à la terrasse de la maison de vacances ; encens et poussière, prières chuchotées à l’église, tintement de la clochette agité par l’enfant de chœur ; plastique surchauffé, musique et voix italiennes parvenant de l’auto-radio, goudron chaud et sueur des occupants de la voiture…

Jeu de la mémoire et jeu des sensations. Elles ne peuvent avoir un rendu aussi précis, dans ces évocations ponctuelles, qu’à condition d’avoir été vécues autour de sept ou huit ans. Les mots que j’y associe, les paroles qui les accompagnent ne peuvent être que d’une enfant déjà scolarisée, sachant lire et écrire, au moins sommairement.

Si je cesse de jouer, je fouille dans le lointain pour retrouver le premier souvenir. L’exercice porte ses fruits… Je crois pouvoir, sans me tromper, le situer vers mes quatre ans. Contrairement aux plus récents, rappelés en jouant, il n’est accompagné d’aucun son, d’aucune odeur. Je suis en compagnie de ma mère, de ma tante et d’un cousin plus jeune, un bébé sachant à peine marcher. Ma tante étend du linge sur une corde tendue sur le toit d’un immeuble et tout à coup, dans le récipient qui contient le linge mouillé, je vois une chemise blanche sur laquelle un lainage rouge a laissé une tâche, la couleur écarlate a déteint sur le blanc. L’image est brève, uniquement visuelle.

C’est bien peu pour tenter de remonter le passé. Un début, en tout cas, au moins la preuve que des images commencent tôt à s’imprimer dans un tiroir bien rangé de la mémoire. Et que la couleur en soit un des premiers moyens me plaît beaucoup.