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Mélancoville

La ville nous regarde passer dans ses rues, sur ses places. Et le soleil nous guide vers d’autres rues, d’autres places. Le décor se fond devant nos yeux. Les monuments, anciens, déclassés, n’attirent plus nos regards, nous les avons mémorisés, ces bâtiments baroques et froids, connus depuis toujours. On ne regrette pas quand les bus trop hauts les masquent du décor. Nous entendons les passants, touristes, travailleurs, parler et rire, peupler la ville. Les boutiques les prennent, les rendent automatiquement, continuellement.
Alors on va chercher le silence dans les églises. On ne dit pas même une prière, on ne croit pas. Par le vitrail la lumière chauffe notre front que nous gardons tendu vers nos rêves. Quand nous entendons le banc craquer sous le poids de notre repos, on se glisse au dehors. Et ses bruits nous frôlent à nouveau…
Dans la ville trop habitée, nous aimerions pourtant écouter des pas se rapprocher, des amis nous parler.

L’air de rien…

L’atelier est désert quand il entre. La radio est branchée sur la matinale de France Musique. Benjamin doit être en train de vernir une guitare dans la petite pièce fermée. Des tables d’harmonie sont accrochées à des fils tendus sous le plancher de la mezzanine. Sur le bois blanc et brut se détachent les rosaces déjà formées. Minuscules motifs concentriques d’éclats de bois de couleur. Sur un établi, une série de manches, la tête comme un cœur à demi fermé. Ding Ding Bang Dong ! Le gingle de l’émission annonce qu’il est 9 heures.
– Ah tu es là ! Je ne t’avais pas entendu entrer.
– Salut Benjamin, tu vas bien ?
– Super. J’écoutais la radio, ils viennent de passer un extrait d’un nouvel enregistrement des Préludes de Villa-Lobos. Magnifique ! Vraiment bien.
– J’ai entendu aussi en voiture. Pas mal, tu as raison. Je me disais que je pourrais peut être le rajouter à mon programme du mois prochain. Villa-Lobos, ça complèterait bien. Qu’est ce que t’en penses ?
– Je trouve même que ça ferait une touche bien colorée, forte quoi, oui ce serait bien.
– Maintenant il me reste à travailler une pièce.
– Eh oui. En parlant de boulot, qu’est ce que tu penses de la guitare ? Elle fera l’affaire ?
– Ben, c’est pour ça que je venais te voir. En fait, y a un petit problème.
– Ah oui ? Tu me fais peur, elle a un défaut ?
– Non, ben, en fait c’est Ludwig… Il n’aime pas le son. Depuis une semaine que je la joue, je le trouvais énervé. Et puis hier soir, j’avais juste le dos tourné, une minute ça a pris, il a planté ses crocs dans le manche.
– Hein ? Tu plaisantes ?
– Ouais ouais, c’est une blague. Ta guitare, elle est géniale. C’est plutôt l’effet inverse qu’elle lui fait à Ludwig. L’air de rien, comme ça, il m’accompagne, il chantonne les airs qu’il reconnaît. Ta guitare, elle l’inspire Ludwig …

Ah ! L’hiver, l’hiver…

La neige tombe du toit et la poudreuse me farde les joues
Sur le chemin le froid crisse et gémit
Les arbres les beaux arbres encore endormis
quelle couleur ont ils eue un jour ici
Le regard figé par ce liquide au fond des yeux
un jour plus tard s’illuminera encore
Le temps si court courra alors vers nous
avec un redoux un relent de gulfstream
*
Le quai est allongé sur le dos des glaçons
Les bateaux y sont lovés
confinés dans leur matière rouillée
Un courant d’air froid agite un fanion
décoloré
une lueur au loin un souvenir de soleil
accroche mon œil là pendant un instant
Et le vent agite des points devant mon visage glacé
kaléidoscope en mouvement sur les façades des immeubles
Ce sont des flocons légers ténus et virevoltants
qui vont pourtant pénétrer
jusqu’au plus profond de mes membres

C’est une ombre…

Le pur arrache la levée du jour avec ses dents
mouille son dos sous les larmes du vent
de la main et de la bouche il imagine son enfance en fait un autre jour
il ouvre ses bras autour de l’arbre prêt à sombrer dans la forêt
Le pur grignote son repas aux miettes des herbes fraîches et épaisses
il ne sait porter ses regards à ses pieds
les pose loin espérant que le poème soit amène
Le pur s’accroche à la matinée ne voit pas les fausses heures
et quand il se couche c’est sur son ombre qu’il repose
sans la cacher au regard de son âme

Cette chose écrite…

Et ce matin il y a eu ce courrier un recueil de poèmes mais qu’est ce donc que cette chose de papier où les mots sont bien ordonnés ils veulent raconter des souvenirs des angoisses des désirs on lit un poème par page et les pages les unes après les autres et puis finalement on referme le cahier avec le nom de l’auteur en lettres capitales mais fausses car l’auteur a choisi un pseudo pour ne pas écrire lui même laisser un autre prendre la parole à sa place c’est plus commode et la bloquer avec de l’encre

On pourrait y voir un cadeau des mots que l’on a voulus pour éructer une angoisse que l’on ne peut raconter que l’on ne raconte à personne parce que ça n’intéresse personne se sentir enfant à six fois dix ans et que les souvenirs c’est démodé à la fin on ne partage rien alors on fait un poème en jolies lettres qui sonnent dans les mots mis cote à cote comme des enfants qui se tiennent par la main peut être ce sera un soulagement finalement de voir les lettres passer du cerveau à la main puis au clavier et ensuite photographiées sur l’écran jusqu’à ce jour où elles arrivent imprimées sur papier

Mais on sait au fond de soi qu’il faudra recommencer encore et encore à écrire les mots que l’on ne dit pas qu’il y aura encore des écrans barbouillés de mots jetés en vrac ou ordonnés on ne sait pas les années passeront ainsi

Eh, toi !

Eh, toi ! Là-bas, loin
Porté – emporté
Balancé de l’aube au Nord
Jeté à ton hasard
Pourtant ourlé d’embruns de marée
Si marqué
Que ton visage – tes yeux
Je les mire – je les navigue
Toi si loin
Déporté au-delà de mon cœur
Pour un instant – pour toujours
Happé par le vent les brises l’ouragan
Qui mugit dans mes veines
Tes veines à toi
Si transparentes
Et si pleines de mon sang
Eh, toi !

Laisser verdure…

A G. Sand
Ancolies et mauves luisent et poussent
dépôt incessant sur ce sol absent et cette terre brune
La senteur du fumier en écharpe
la verdure continue de montrer sa face vive
crie et rit, jure et jubile sur le tapis de graminées
et le talus de plumes riche des nourritures
Laisser encore verdure se nourrir dès l’aube
près de la mémoire d’un lieu long de quelques décennies
riche de quelques humeurs et malheurs …
Laisser verdure crier ici