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Un amour de Pat

Dis, Patrick, tu les aimes pas les Martin-Rungis ? C’est bien vrai que tu préfères les Montès ? Patrick ne répond pas. Il ne répond pas aux questions bêtes. Sa cousine Aline, c’est la championne des questions bêtes. Qu’est ce que ça peut bien lui faire qu’il préfère celui-ci ou celle-là. De toute façon, c’est elle qu’il n’aime pas, mais elle ne s’en rend même pas compte.
Les grandes personnes, il les aime quand elles sont gentilles, c’est tout. Comme l’oncle Émile. Pendant les vacances, Patrick peut passer des journées entières avec lui, le suivre quand il va dans la forêt pour faire des piquets en bois de châtaigner. Ce qu’il préfère, c’est quand il l’emmène sur sa moto, une Terrot qui fait un bruit d’enfer en remontant les virages jusqu’au village. Accroché à sa taille, il respire l’odeur de l’essence en fermant les yeux pour sentir le vent dans ses cheveux. C’est bien de passer le mois de juillet à la montagne chez l’oncle Émile et la tante Amélie. Elle, elle tient l’épicerie du village. Patrick adore l’épicerie de la tante Amélie. Les odeurs de champignons séchés et de fruits mûrs mélangées à celles du fromage et de la charcuterie pendue aux poutres, les biscuits dans les boîtes en fer recouvertes de papier blanc, les pots en verre remplis de bonbons de toutes les couleurs. La tante Amélie est gentille, même si elle dit tout le temps qu’elle n’aime pas voir les gosses traîner autour d’elle. Oui il les aime bien les Montès.
Au mois d’août, Patrick part dans la famille de son père. Il faut toute une journée pour traverser la France, en partant d’Orange et en bifurquant à Tain-L’Hermitage. En arrivant au pays de ses grands parents, Patrick est toujours un peu malheureux. Il trouve les villages tristes et la campagne aussi, plate, monotone. C’est bizarre mais il trouve que ses grands parents sont comme les villages, tristes et monotones. Sévères aussi. Ils sont sévères parce qu’ils sont riches, c’est ce qu’il pense. Ils ont une bonne qui fait la cuisine et le ménage et aussi un jardinier. Chez lui c’est sa mère qui fait le ménage et il n’y a même pas de jardin. Son grand père est très élégant. Il porte toujours des cravates chics et pour conduire sa voiture il enfile des gants de cuir. Patrick trouve que son grand père est beau. Il va à la ville pour son travail et lorsqu’il rentre il ne faut pas le déranger. Dommage parce que Patrick pense qu’il serait quand même plus gentil que sa grand-mère. Avec eux, il va parfois à Paris, il a déjà visité la Tour Eiffel, Notre Dame… Sur la route du retour, ils s’arrêtent pour dire bonjour aux cousins Rungis. Patrick est amoureux de sa cousine Anne-Claire. Elle est blonde avec de grands yeux bleus, elle a toujours de jolies robes fleuries. Elle est très gentille, elle l’invite à jouer dans sa chambre. Mais il ne veut pas la suivre parce que sa chambre est trop belle, ça le gène. Patrick aime beaucoup les maisons des Martin-Rungis mais eux, non, ils ne les aiment pas. A part Anne-Claire, elle, il l’aime en secret.
Alors, dans la voiture, en rentrant de Paris, il se dit que l’année prochaine, il ne reviendra pas, non c’est décidé il ne reviendra pas chez ses grands parents. Tant pis s’il n’a pas de vacances.

Aux Editions Encres Vives

Mon recueil COULEURS PIERRES vient de paraitre aux Editions ENCRES VIVES.

Extrait :

 » Les champs usés
dessinent
de pauvres gerbiers
sans clarté

Les bourrasques
et le froid noir
brûlent les fascines
où je me sens pauvre
comme le peuple
des garrigues et du vent

C’est l’hiver végétal
pris au piège
des mottes de terre sèche
dans le souvenir d’un parfum
de thym

Le paysage a endossé
ma chemise d’hiver

Guerre ou paix ?

Les gravières s’étranglaient sous le fracas des pluies diluviennes. Dans le torrent, l’eau coulait visqueuse et sale. Autour de nous, seulement des champs déserts. Et pourtant on imaginait, là tout près, des animaux tanguer dans ce décor lunaire, gorges exsangues, langues acides. Nous savions qu’une louve antique, à l’amour viscéral et généreux, aurait été notre seule protection. Etions-nous le jouet du premier cataclysme nucléaire ? Personne n’a su nous montrer d’un index rassurant la fenêtre d’où une lumière fraîche nous aurait éclairés.

Poésie-fiction

 

Mistr’Arles

ARLES un jour de grand MISTRAL. Les platanes se décomposaient en lambeaux sur les trottoirs, le vent courbait chaque passant vers son but. La solution était l’abri dans une enceinte close, au cœur d’un monument. Comme lavé par ces langues tempêtueuses, le décor d’eau, de ciel et de pierre s’est fondu dans un gris pâle. Le temps s’est apaisé et nous a offert une longue respiration.

 

Dernière chevauchée

L’hiver sonne à midi dans ce lieu isolé. J’aurais dû chevaucher jusqu’à la plage, m’encorder aux ganivelles et faire le mort. Je serais resté l’enfant imitant les héros des Seize légendes maritimes. Dans ce panorama propice au rêve, le liquide bleu limpide mouille la pointe de terre. Ici plus que partout ailleurs, je me brise. Un peu triste, je recouvre à l’encre le sable accroché à mon corps. Il faudra encore un effort, regarder vers l’horizon pour m’éclairer une dernière fois, effilocher les vagues réminiscences et arriver au port.

Page Poésie-fiction

 

Paru dans la revue FPM 22

Au bout …

un carré noir sur la page blanche
une rayure sur le cahier
un cube sans couleur
sans profondeur
menottes rondement
appliquées sur les muscles
étirés
le mouvement la marche
bloqués
une vie au ralenti
au bout il faut compter
que rien ne sera libre
empêché de l’intérieur
verrouillé et stupéfait
la vie sera sans espace
les menottes prises
les mains inutiles et
l’esprit
oui l’esprit
un carré noir sur la page blanche
une rayure sur le cahier
un cube sans couleur
sans profondeur
dans ce dessin bleu de nuit
la fin de vie est carcérale

Page Festival Permanent des Mots