Ecrits courts

Je ne comprends pas !

Jag förstår inte ! En d’autres mots « je ne comprends pas » ! Bon sang, qu’il est difficile d’avouer son ignorance à deux petits bouts de choux qui sont parmi nos plus précieux biens sur cette planète. J’ai bien dû m’y résoudre devant Anne et Lina, mes deux petites filles. Nos rencontres sont épisodiques, mais maintenant, elles grandissent et s’expriment fort bien. J’ai fini un beau jour par en avoir assez d’ouvrir des yeux ahuris et d’écarter les bras en signe d’impuissance aux paroles que me jetaient ces deux fillettes pas tout à fait endormies. La difficulté est moins grande pour elles qui comprennent parfaitement mon français du Sud de la France, sans accent, enfin je crois ! En parlant de planète, précisons que ces deux petits êtres maléfiques comprennent chinois et français par leurs parents, suédois par le sol qui les a vu naître. Les enfants issus des rencontres intempestives et hétéroclites entre jeunes de la génération quatre-vingt nous auront donné du fil à retordre à nous qui, nés avant les formidables années soixante (celles qui devaient changer le monde, selon quelques rêveurs), nous donc… enfin moi, en l’occurrence, qui n’ai jamais quitté mon pays que deux ou trois fois en six décennies… Je dois bien accepter l’éclatement familial et profiter au mieux des moments partagés. Juste avant leur dernier séjour en France, j’ai pris, avec beaucoup d’humilité, la résolution de me procurer le petit livre jaune et noir « Le suédois pour les nuls ». Vu que je n’avais pas suffisamment anticipé, il ne m’est resté qu’une petite semaine pour potasser ce « guide de conversation ». Je peux l’assurer, suédois et français n’ont décidément pas grand chose à voir, je me bornerai d’ailleurs à ne parler ici que du langage… Ces « gens du Nord » nous doivent pourtant leur famille royale. Et je regrette que Jean-Baptiste Bernadotte n’ait pas en son temps su insuffler un peu plus de notre belle langue à ce pays qui l’accueillait si chaleureusement. Mes petites filles, qui vont maîtriser le français dès leur entrée dans ce qui sera l’équivalent du cours préparatoire, sauront bien reconnaître notre accent du midi dans les komplimang et autre restaurang devenus l’usage en suédois depuis l’arrivée du général napoléonien. Je crois d’ailleurs que je vais attendre patiemment de les entendre réciter les fables de La Fontaine dans la langue de Molière plutôt que m’astreindre à maîtriser le suédois. Je serai toujours à temps de leur lancer un Jag förstår inte en cas d’impasse ! Et tant pis pour moi si je me prive aussi du plaisir de lire dans le texte les ouvrages de Selma Lagerlöf.

Le géranium

Un volet s’ouvre en claquant contre la façade jaune de la villa. Au bout du jardin, le lac de Côme brille faiblement sous le premier soleil. Elle avance le pot de géranium au plus près du jour. Il faut arroser les plantes ce matin, des amis lui ont dit que les géraniums aiment l’eau ! Elle repense tout à coup à ces vacances avec Tom et Sylvia… Une station balnéaire de la côte Adriatique. Immeubles défraîchis bâtis entre la route et la voie ferrée longeant la plage pâle. Une eau étale et un ciel brumeux presque chaque jour. Ils étaient alanguis et oisifs, une morne mélancolie les submergeait au cours de l’été finissant. Elle revoit le jardin public où une femme avait trébuché non loin du banc où elle était assise. Un homme la poursuivait, elle était tombée dans le parterre de géraniums et, au milieu des fleurs rouges, sa robe avait formé cette tache blanche inoubliable.

Nourriture spirituelle

Croyants ou non, nourris de références bibliques ou non, nous essayons de tirer les fils de notre histoire. A travers l’art, à travers les œuvres que nous ont laissées des siècles de travaux d’artisans et d’artistes. Les églises nous inspirent des sentiments puissants, des réflexions, des espoirs de vérité et de preuves de notre existence. Ce matin, un homme est entré par le portail Est de l’abbatiale. Il est monté par l’escalier étroit dissimulé à gauche de la porte à tambour, échelle frêle menant à la passerelle du grand orgue. Il porte les cheveux longs sur les épaules, ses vêtements sont clairs et amples. Les pieds nus dans des sandales, il défie le froid de l’édifice autant que celui d’un hiver rude. Il a pris place devant les tuyaux et se concentre maintenant, les mains posées à plat sur les genoux. Quelle est sa quête en cet instant, quel sera son butin ? Réchauffer son cœur, nourrir son âme au son de l’instrument ?

Lecture libre

Je prends le livre. Il m’est impossible de commencer la lecture par la première page. Je suis irrésistiblement attirée par les derniers feuillets, ceux qui touchent le dos de la couverture, juste avant la liste des ouvrages du même auteur déjà parus. C’est un recueil de textes d’un poète américain. J’ai l’irréelle impression que je lis ces poèmes comme lui les a écrits, à bâtons rompus, c’est ce que je ressens. Page cent quatre vingt dix huit, une courte description : des éclats de diamants m’éblouissent, je remonte à la page cent quarante neuf : balade dans un cimetière parisien, au hasard des sépultures de personnes célèbres, page cinquante deux : des oiseaux dans un paysage de marais transcendent la perte d’un proche, puis c’est la cent soixante deuxième page qui m’attire. Une heure passe ainsi à lire distraitement. Je me rends compte brusquement qu’il est temps de préparer le dîner. Après avoir mis l’eau à chauffer pour le thé, je vais au réfrigérateur d’où je sors le beurre et les confitures… Ah mais, assez rêvé, il faudrait que je remette un peu d’ordre dans ma tête !

Une indicible peine

Janvier. Après décembre. Le froid semble vouloir s’installer. Je l’ai vu ce matin au toit blanc de givre de la maison d’en face. Et quelques heures plus tard, des gouttes se sont mises à s’écouler, une à une, lentement, du rebord du toit. Les actifs sont encore chez eux, devenant du coup oisifs de janvier. Pour reprendre le travail, il leur faudra s’extraire de la torpeur des fêtes. Devant la maison, la route est ravinée depuis les longues pluies de novembre. Les champs n’ont plus de réelle identité. Difficile de reconnaître les vignes sous leur figure grise, presque cendreuse. Les troncs maigres des arbres fruitiers ont des silhouettes grossières sous la lumière économe de la matinée. L’homme est sorti de chez lui, quittant la chaleur domestique. Ses chaussures de marche noires et jaunes laissent des traces – des empreintes d’animal moderne – dans la couche de feuilles en cours de décomposition sur le chemin. Il marche mécaniquement, par rebonds de ses chevilles propulsées par des semelles absorbeuses de chocs. Pourtant, ce matin, il n’a pas envie de gagner la colline des chênes. Les arbres montrent leurs feuilles vertes et drues, à leur pied les connaisseurs ont cueilli les truffes de Noël. Et dans le matin froid, cette réflexion tout à coup l’attriste. Que des hommes aient recherché, pour leur plaisir égoïste et éphémère, le goût de cette terre longuement nourrie d’humus et d’humidité le peine infiniment.

Musique !

En passant devant la statue, j’éprouve la sensation bizarre d’être observée. Le monument de marbre est adossé à l’angle d’un immeuble formant comme la proue d’un bateau au haut de la rue des Tilleuls et de l’avenue de la Résistance. Une situation qui lui donne une allure d’observateur indélicat. Sans m’attarder davantage sur cette impression, je continue mon chemin et parviens en quelques minutes au cœur de ville, passant du faubourg résidentiel aux rues commerçantes. La lumière est à son déclin et le soir se déposera bientôt sur les trottoirs, les boutiques ne tarderont pas à fermer, les passants se feront rares. Au bout de l’Esplanade, je distingue maintenant le théâtre municipal. Je reste un moment sur le trottoir d’en face. Immobile, figée comme la statue du boulevard de ceinture, j’observe les musiciens qui se dirigent vers l’entrée des artistes. Pressés de passer dans l’obscurité et le silence du monument. Une femme serre l’étui de son violon et se faufile, timide, sous le porche du foyer. Un homme portant une contrebasse la suit et disparaît dans le hall. Et d’autres encore, les uns après les autres. Comme chaque soir de concert depuis que j’ai perdu ma place de deuxième violoncelle dans l’orchestre de région, je viens de passer une heure et demi à une table de la brasserie du théâtre. L’entracte est terminé, la deuxième partie du spectacle est maintenant commencée. Je sors avant que le bar ne se peuple de spectateurs et de musiciens. Dans la rue, si l’air est au marin, des échos du concert me parviendront. Ils m’accompagneront jusque chez moi. Et demain, je glisserai sur mon pupitre la partition jouée ce soir.

Portrait

Elle était apparue un jour d’automne à une fenêtre du premier étage de l’immeuble d’en face. Son attitude pensive avait attiré mon attention. Elle était blonde, d’âge moyen, les cheveux ondulés tombant sur les épaules. Elle m’avait fait penser à une actrice que j’appréciais, incarnant principalement des femmes fragiles dans des secondes rôles. Pendant quelques jours, j’avais malgré moi observé la nouvelle venue, à la dérobée, nos fenêtres ne se faisant pas face directement. Elle semblait avoir une vie sans histoire, des habitudes régulières, une occupation l’appelant chaque jour à l’extérieur. Peut être m’avait-elle aussi remarquée ? Six ou huit mois après son arrivée, je m’étais rendue à la médiathèque du quartier dans l’espoir de trouver le film que je recherchais depuis quelque temps. Une série de portraits au pastel, de format moyen, était accrochée aux murs de la salle principale. Ils semblaient tous représenter le même visage. C’est en m’approchant des tableaux que je me rendis compte que ce visage était le mien. L’employé à qui je m’adressai me regarda avec insistance avant de me demander si j’étais bien le modèle des portraits accrochés aux cimaises. Je balbutiai une réponse évasive avant de me diriger vers le rayon qu’il m’avait indiqué. En quittant la salle, plus rapidement que je n’en avais l’intention en arrivant, je pris à la dérobée le dépliant présentant l’artiste peintre. Comme craignant d’être prise en faute, j’attendis d’être dans la rue pour l’ouvrir. Il y avait en page quatre une photo de l’artiste, je reconnus le visage blond et lisse de ma voisine. L’exposition portait le titre Visages de l’inconnue.

Inspiration

Debout à côté du bureau, Louis écoute un instant la pluie qui vient de se mettre à tomber. Longue et fine, elle claque régulièrement sur le zinc abritant le porche de la maison. C’est un bruit familier qui le surprend pourtant à chaque fois. Il a laissé le récit qu’il est en train d’écrire à l’ordinateur et se dirige vers la cuisine. Il prépare deux œufs sur le plat qui lui tiendront lieu de dîner. Le crépitement de l’huile dans la poêle s’ajoute à celui de la pluie. L’esprit encore à son récit, il mange rapidement, assis devant la fenêtre montrant un coin de campagne détrempé. Puis retourne à sa table de travail. La pièce est maintenant plongée dans une demi obscurité, il doit tourner le bouton de la lampe. Sous ses doigts, les mots viennent facilement, s’ordonnent ligne après ligne. Il n’entend plus le tintement métallique, s’absorbe complètement dans l’histoire en train de prendre forme. Il écrit ainsi deux heures durant. Le soir s’est rapproché furtivement, il fait maintenant complètement sombre. Il sait qu’il va pouvoir écrire jusqu’au matin. Et que, cette nuit, la maison ne sombrera pas dans le silence des maisons où l’on n’arrive pas à dormir.

Les vacances

Je m’allonge pour une sieste sous les arbres chauds. Les vacances sont à leur point médian, comme le soleil au-dessus de ma tête. Quels souvenirs de cette dernière année scolaire vont-ils persister ? J’avais senti en cours d’année un durcissement des règles du jeu. Si l’on peut dire. Mon attention était souvent attirée par une enfant en particulier. Il est surprenant, année après année, de constater que seulement quelques enfants nous émeuvent. Pas forcément les plus doués, les plus beaux ni les plus attachants. Il serait plus facile, plus léger, de garder un souvenir global, des couleurs, des sons de voix, des odeurs qui émaneraient de toutes ces vies en éveil. Mais des signaux précis surnagent, flottent au-dessus d’une sorte de brouillard. Il ne fait pas si chaud cet été finalement. J’avais souhaité profiter… me gorger de chaleur comme d’une boisson chaude et épicée qui laisse longtemps son empreinte. Le soleil filtre à travers les feuilles du chêne, jetant des rais éblouissants sur mes paupières fermées. Des odeurs entêtantes arrivent à mes narines. Je m’éveille brutalement. Autour de moi, la vie bruisse légèrement dans les feuillages, des voix me parviennent de la maison. Je crois que j’ai dormi un long moment.

Le don du cadeau

Si je vous expose mes griefs, vous allez immédiatement me trouver ingrate, je le sens… Eh bien ! Tant pis, je me lance. C’est vrai que je n’ai jamais refusé les cadeaux, les attentions, les récompenses. Dès mon plus jeune âge, j’ai toujours su apprécier la surprise d’un paquet à ouvrir à Noël ou à mon anniversaire. Non, ce qui me dérange, c’est le cadeau que l’on vous apporte en venant dîner chez vous. Oui, vous savez, celui qu’on a acheté à-la-va-vite, en sortant du bureau, parce que ça ne se fait pas d’arriver les mains vides. Bon, d’accord, il me faudrait admettre que tout le monde n’aie pas le même attrait pour les subtiles roses, les douces pivoines, les orgueilleux lys blancs. Mais offrir un bouquet de gerberas oranges qu’on dirait colorés à la bombe aérosol, mélangés à des tiges de chrysanthème blanc qui pourrait, un soir de petite forme, vous faire verser une larme tellement son odeur caractéristique (je ne peux même pas parler de parfum !) vous rappelle votre dernier passage au cimetière, mais que vous accueillez d’un « Oh des fleurs, comme c’est gentil ! ». On se dit dans ce moment-là que les petites douceurs, c’est un bon compromis : « Merci, des chocolats, super ! On les goûtera avec le café ». Oui, tant qu’à faire c’est ce que vous préféreriez. Et pourtant, vous n’invitez pas vos amis pour recevoir des cadeaux, c’est sûr. Mais tout ça, ce n’est rien, il y a le pot-aux-roses, si je puis dire. C’est lorsque votre invitée, celle qui est à l’aise avec vous, plutôt proche et familière, c’est le jour où elle vous apporte une jolie fleur dans un joli pot « Tiens, j’ai trouvé ça chez Duchmol. Tu as vu ? C’est magnifique, et le pot il est beau, hein ? ». Et d’ajouter, très sérieusement « je trouve que c’est un super cadeau, je le garderais bien pour moi ». A ce moment précis, je ne sais pas ce qui me retient de lui mettre le paquet dans les mains « eh bien, garde-le ton cadeau, s’il te plaît tant »! C’est sûr, vous pensez que je suis ingrate.

Un parfum d’orange

L’administration a égaré le fichier électronique qui contenait mes identifiants. M’étant présentée ce matin au bureau de mon quartier pour renouveler mes accès, on m’a dit que comme l’ordinateur ne me retrouvait pas, je devrai repasser afin de laisser le temps aux agents de l’administration de faire des recherches. Je suis donc sortie du bureau d’identité, sans elle. J’ai pris le boulevard pour rentrer chez moi, mais chez qui ? Je me suis très vite rendu compte que je ne savais pas retrouver mon adresse. J’ai essayé de me souvenir des lettres commençant le nom de ma rue en m’aidant de mon smartphone, mais il ne reconnaissait pas l’alphabet que je tapotais. Il m’a proposé un nom dont la consonance m’est inconnue. Je dois me rendre à l’évidence, depuis ce matin, je ne sais plus qui je suis. Mais lorsque je regarde dans les vitrines, je vois un visage familier. J’y retrouve les traits de ma mère, chevelure brune ondulée, visage allongé et surtout, ce sourire timide. Il fait beau aujourd’hui, c’est une chance… Je pourrais me retrouver à la rue sous la pluie, le vent ou la neige. Je regarde les arbres de l’avenue, ils portent des feuilles vert tendre, n’est-ce pas le printemps qui débute ? Il me semble reconnaître en face de moi le monument célébrant la victoire de la deuxième guerre mondiale. Si je ne me trompe, il est situé avenue de la Libération, donc à deux carrés de maison de chez moi. Bon sang ! je vais bien retrouver mon chemin dans cette ville. Tout à coup, je réalise que j’ai faim, j’entre dans une boulangerie qui vend des Brasados, ces gâteaux de printemps. J’en achète deux. Je regarde la scène qui se reflète dans le miroir derrière le comptoir. Et cette fois, je me reconnais. Je comprends que c’est moi en entendant ma voix répondre à la commerçante. Une fois dehors, je mange le premier brasado. Son goût d’orange m’envahit et avec lui me revient une atmosphère, des relents d’habitudes. Je pense à la fragrance « fleur d’oranger » qui domine dans le parfum de ma mère. Guidé par cette sensation, je tourne au coin de la rue proche et à deux cent mètres de là, mes pas me ramènent au porche de mon immeuble. Demain, je me présenterai à l’administration et je leur prouverai mon identité. Ne suis-je pas le portrait de ma mère, sa fidèle réminiscence ? Ensuite, je rentrerai directement chez moi et mangerai le deuxième Brasado, me régalerai de son parfum subtil d’orange.

Délocalisés

Le patron nous avait offert un dîner somptueux. On ne s’attendait pas du tout à être réunis tous les quatre autour d’une bonne table, un soir de juin dans le jardin de sa villa. L’ambiance avait été agréable quoique factice par moments. A bien y réfléchir, cinq personnes peu habituées à se parler, seulement quelques mots à la fin d’une réunion ou un échange de politesses au hasard d’un couloir de la société, c’était peu pour nous mettre à l’aise. Il faisait beau, on vivait ces quelques journées qui sont dans l’année annonciatrices des vacances. La nuit était tombée lentement, le chant des grillons rendait l’atmosphère un peu mystérieuse. Juste avant le dessert, Monsieur J nous avait donné la raison de son invitation. Il nous « offrait » son entreprise, à la condition que chacun de nous aille installer une succursale à l’étranger. Ses paroles avaient frappé nos esprits au repos, nous qui ne pensions pas être là pour parler travail, tout au plus nous voir félicités pour notre engagement dans le processus de management engagé depuis quelques mois… Selon les intentions de Monsieur J, le secteur de l’Indonésie m’était attribué et je devais sans tarder aller m’installer à Singapour. Pour mes collègues, c’était le Japon, la Chine et l’Inde. Voilà maintenant un an que, comme mes collègues, j’ai refusé l’ultimatum. Il y a huit mois, j’ai retrouvé un travail dans une entreprise française, j’ai dû pour cela déménager et je commence à trouver mes marques. J’ai appris il y a peu que la société est maintenant cotée au CAC 40. Monsieur J a cédé la totalité de ses parts à ses enfants adoptifs, Kim à Pekin, Nao à Kyoto, Bayu à Singapour et Amrish à Calcutta.

Installation

Je n’aime pas l’art africain, il ne me touche pas, je dirais même qu’il heurte ma sensibilité. De toute façon, je ne saurais pas reconnaître le vrai de l’imitation dans ces trucs là. Alors depuis quelques années que mon amie me rapporte du Kenya où elle vit masques ou objets en bois sombres, je les stocke dans un coin. L’été dernier, j’ai eu l’idée d’en faire un tas dans le jardin près du grand chêne. Ainsi assemblés, ils faisaient un autre effet et je les avais un peu éloignés de moi, je les craignais moins. La semaine dernière, je visitais le musée d’art contemporain de mon département lorsque je suis tombée sur une installation de sept cents masques africains en bois. Bon ! Je suis loin du compte avec mes dix huit sculptures, mais mon amie est en Afrique pour encore quelques années… Je me demande si je ne suis pas un peu artiste.

Travelling

Je ne sais pourquoi j’aime rouler la nuit en écoutant le programme de France Musique à l’auto radio. Enfin si, je sais bien que la musique classique me transporte. Dans ces moments là, je me sens comme immergée dans un film, une fiction cinématographique où le réalisateur accompagne le large travelling d’un décor extérieur par l’ouverture de la passion selon Mathieu ou même une valse de Vienne. Aucun morceau de variété ou de jazz ne me font le même effet, n’ont le pouvoir de me faire sentir l’héroïne du film. C’est tout simple.

Réflexion personnelle

Parfois je pense à ce que j’aurais aimé être… Une femme grande, longiligne et autoritaire. Une sportive convaincue, ne laissant rien au hasard, dirigée par des convictions arbitraires mais rassurantes. Oui, j’aurais aimé être vierge de toute cette sensibilité qui pousse aux rêves et aux réveils abrupts.

L’homme lucide

L’homme marche sur une route d’été, long ruban sinuant entre les blés mûrs. Seuls obstacles au déroulé du paysage plat, les poteaux en bois du téléphone et les pylônes électriques. Un arbre, peut être au loin ? Forme sombre, évaporée en son sommet… Il marche sur la route et sous la canicule. Il a noué sa chemise autour de la taille et son tee-shirt blanc ajoute un éclat de lumière dans le jour plein. Tête nue, pieds nus, il avance d’un pas régulier et rapide. Aucun passant, aucun trafic sur la route noire. On est à dix kilomètres de la première ville. L’homme marche pour combattre sa soif, son but n’est pas la ville ni un quelconque prétexte matériel. L’homme qui marche seul sur la route écrasée de soleil teste sa force et son appétit de vivre. Et cet homme est sage, il pourrait courir dans la chaleur de l’été.

Et vous, qu’auriez-vous fait ?

Aucune parole ne me vint. Je restai interdite. Je voyais nettement le danger, cet homme debout au bord du rempart, regardant le vide en-dessous. D’autres que moi auraient sans doute crié. Je n’osai le faire, craignant qu’un son sortant de ma bouche ne précipite la situation. Et je fixai la scène, émue, anxieuse. Je me trouvai à distance du lieu bien qu’à hauteur du rempart. Un boulevard, bruyant à cette heure, le séparait de mon immeuble. Quel effet aurait produit mon cri ? Aurait-il été audible ou se serait-il fondu dans le bruit de la ville sans parvenir aux oreilles de l’homme ? Toujours immobile à ma fenêtre, je pouvais encore le voir dans cette position délicate. A un moment, il fit un nouveau pas vers le bord du rempart, puis s’immobilisa. Nous étions deux dans la même attitude prostrée. Environ dix minutes s’écoulèrent ainsi, sans que ni lui ni moi ne prenions de décision. Je revois très clairement le moment où l’homme recula de trois pas : il s’assit sur la pierre du rempart et prit sa tête à deux mains. Je reculai de ma fenêtre. Je n’arrive toujours pas analyser l’incident. Avais-je eu le désir de voir cet homme se jeter dans le vide, d’assister à la plus définitive des prises de décision ? Et dans ce cas, n’y aurais-je pas pris part ?

Pour un arôme de café

J’étais monté à l’appartement de Marie pour prendre un café. J’avais plaisanté en la regardant secouer le paquet d’Arabica vide. Elle avait balbutié des excuses, prête à pleurer m’avait-il semblé. Je lui avais dit quelques mots de réconfort tout en jetant un rapide coup d’oeil à son appartement. En dehors du petit coin cuisine, la pièce était meublée en tout et pour tout d’une table, de deux chaises et d’un canapé gris. Seuls ornements, un grand tableau aux hachures jaunes et noires et une statuette posée sur une console entre les deux fenêtres. Je revis Marie deux jours plus tard, nous nous étions donné rendez-vous dans un salon de dégustation réputé pour son café. En passant devant la vitrine du brocanteur voisin, j’avais remarqué une sculpture très ressemblante à celle aperçue chez Marie. Quand je posai la question, elle me répondit que oui, cette statuette était la sienne, elle l’avait vendue la veille car elle avait besoin d’argent. Sa voix était mal assurée et je vis dans ses yeux le même trouble que deux jours plus tôt. Elle me raconta alors que cet objet était le seul souvenir qui lui restait de sa famille. La statuette représentait une femme Kikuyu, me dit-elle, une ouvrière de la plantation de café qui avait appartenu à ses aïeux. Je ne sus répondre que quelques banalités, une pensée ridicule et pourtant pleine de compassion me venant à l’esprit au même moment. Le café étant la boisson universelle par excellence, Marie serait toute sa vie confrontée au passé africain de sa famille. Et elle ne pourrait que regretter d’en avoir perdu la dernière preuve !

Daguerréotype

La photo ancienne que je tiens dans les mains montre la nudité de deux corps athlétiques. Une femme jeune, aux cheveux longs, frisés et bruns. Un homme blond au torse musculeux ne montrant aucune pilosité. Sur ce cliché noir et blanc, le décor est réduit au minium, un tapis ou plus exactement une peau animale et un siège simple d’un style indéfinissable. La femme est debout, une main sur l’épaule de l’homme assis. Le reste du décor est laissé dans l’ombre. Seules deux sources de lumière artificielle sont dirigées sur le torse de l’homme et le ventre légèrement rebondi de la femme. Il est évident que le photographe a voulu célébrer le couple, la complémentarité de ses mérites, force pour l’homme, fécondité pour la femme. J’ai retrouvé cette photo dans un carton de souvenirs ayant appartenu à une grand tante. Elle ne porte malheureusement ni signature d’un atelier photographique ni mention manuscrite au dos comme en montrent la plupart des photos de famille conservées au milieu d’autres souvenirs. Qui peuvent bien être ces deux modèles ? J’ai peut être entre les mains une pièce ayant servi à un artiste. Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, les peintres avaient pris l’habitude de travailler d’après photographie et non plus avec des modèles vivants. Le grain de la photo imprimée sur papier mettait directement en évidence le relief d’un décor, les volumes du corps, il offrait une reproduction fidèle déjà travaillée. L’exécution de l’œuvre semblant ainsi en être facilitée. Je songe en reposant le cliché que cette évocation va me poursuivre longtemps, longtemps je ne pourrai m’empêcher de rechercher dans les livres, ou les musées pourquoi pas, quel peintre célèbre aura portraituré ce couple insolite qui désormais va reprendre sa place au fond de ce vieux carton.

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