Météo intime

La fenêtre ouvre
sur un vent de printemps
Des nuages dessinent des masques
sur la terrasse
Seul le vrai soleil d’été
pourrait me parler d’un souvenir
enfoui
Peut être parce que je n’entends
aucun rire
autour

 

A travers les vitres de la voiture
ce paysage d’où les hommes sont absents
– Et les jours se déroulent sans choix –
La vie à toute vitesse
sous la pluie douceâtre comme sous le soleil
J’avance sur l’asphalte tiède
sans regard autour
Il est trop tard

Brûlante journée
plaquée au vent
et à ses poussières nomades
J’écoute les bruits
que seuls les insectes savent sauver
et je règle ma respiration à leur rythme
Eté étouffant que j’aime pourtant
l’âme en feu

 

Fleur en train de faner
Sa tige meurt sous le parfum
et je dessine son image
Pétales – un à un –
stries et corolles
Je les touche avec la langue
pour en saisir le goût
les retenir dans cette faim
disant la défloraison
C’était le jeu de l’enfance
quand apprendre la nature
était une fin

Exercices des oiseaux
dans le vert des arbres
Haut ciel balayé
de ce vent fou
Mistral excitant la froideur des rapaces
qui décrivent nos espaces
Jamais le vent
ne me consolera
Il passe
vibrante blessure sur ma peau

les nuits

nuit blanche et grise
fuyant les prières
blessées

nuit frêle à la merci
des bruits noirs
et des cris intérieurs

nuit automate
rythmée menaçante
et nuit en marche
vers la fin des récits

nuit gloutonne
affalée et paresseuse
râpeuse de saveurs
et d’odeurs de chairs suantes

nuit des cimes bleues
calmement palpitante
rassurante comme
la première étoile

nuit commune
et fine et lente
prête à ranimer
les rêves effrayants

nuit nomade
ondulant sous les ciels
de sable et d’étincelles

nuit comme une nuée
d’insectes vibrant
sous les lampes éteintes

nuit longue vague
étalée à l’abri
des sables opaques

nuit chaude
déposée sur la croupe
lancinante des désirs

nuit naissante
sous les derniers
paravents de soleil

Cinq textes au sommaire de la revue n° 83 où Jean Pierre Lesieur, dans son édito, réfléchit à la place du poème en cette année de confinement – Septembre 2020

L’attente

Retarder l’envie
de voir plus loin
Respirer dans le désordre
du jour puis du lendemain
Les mains posées à plat
la tête dans l’obscur des nuits
toutes forces dans des élans timides
Et la terre froide
accueillera nos peaux fanées
le soleil encore haut
tendu dans un regard

Naufrage

Ne rien faire
balloter les heures les soirs
dans l’étirement des minutes
Vivre chaque nuit la peau à même la mémoire
Les jours stériles
ne rien faire
sinon aimer les justes
avant le grand naufrage

Reflet

Obscurité des miroirs des maisons douces
Il faut ouvrir la fenêtre à la nuit habitée
de lits occupés
par des morts
des malades
des corps dansants
La lampe est restée allumée
près d’une main
qui dessine l’immuabilité

Printemps deux mille vingt

Corps empêchés
en attente d’espaces méconnus
L’esprit ramène à ce rayon fermé
La nuit révèle des aventures surprises
Des caveaux humides
répandent leurs odeurs de corps et d’humus
Sous les arbres le bouillonnement végétal
aspire son épopée de bruissements
Quand les pas du silence
s’abritent des tumultes lointains

Résilience

Le soleil pâlirait
et la mort serait en devenir
J’absorberais l’O2 d’un ciel pollué
comme une eau désolée
Quand on a aimé l’enfance
on ne souffre la pâleur des jours avortés
Un essaim bruisse dans les nuits
sans lune
ni voyance
Des enfants refusés
errent dans les nuages bas