Qu’y puis-je ?

Je suis d’ici
non d’ailleurs
pas encore d’au-delà
Etre là
sans aimer ici
Celui qui me parle
de ce pays
ne me séduit pas
Rien ne peut m’y accorder
que mes pas et quelques souvenirs
Rien ne m’y ressemble
que le ciel gris ou bleu
chaud ou glaçant
des matins d’enfant
Ce pays là
ne me colle pas à la peau
Aucun autre pourtant
ne m’a accouchée élevée
promis douleurs et plaisirs
Je suis d’ici
sans désir ni vouloir
Son vent furieux
ne me va pas plus
que les jours subis
De parents en aïeux
mes années s’y étirent
Je suis d’ici sans devoir
sans volonté
Pour qui pour quoi
être restée
Pour une odeur d’habitude
une absence de vision lointaine
Et je suis ici
acceptant cette terre
son eau et son air bleus
comme le ciel à ma naissance
Je suis d’ici
Qu’y puis-je ?

 

Journal d’automne

3 octobre … J’ai laissé passer les premiers jours de l’automne qui s’accrochent à septembre. Trop peu libre d’esprit. Même prendre un crayon et tracer quelques lignes sur les pages du carnet était impossible. Voilà le résultat quand l’été finit et se traîne en longues réflexions amères. Un été trop tout, émotions, chaleur, fatigue, trop de visages à découvrir, à scruter, à comprendre.

28 octobre … Les nuits sont traversées de turbulences, des vies s’y entrechoquent, générations face à face.

10 novembre … Sous la pluie. Après octobre doux et lumineux, novembre s’annonce entre deux tendances, humidité et soleil. Ne sommes-nous pas toujours ballotés entre deux humeurs, envie et apathie, joie et tristesse, empathie et indifférence ?

29 novembre … Temps gris et froid. S’extirper de la blessure météorologique, vivre libre de cet impact inévitable. Se réveiller joyeux ou triste mais quel que soit le ciel aperçu par la fenêtre, que la lumière éblouisse ou qu’elle soit absente. Ce serait un progrès, une victoire pour les sens et pour l’esprit.

2 décembre … En quel monde acceptons-nous de vivre ? Un monde connecté dans lequel nous plongeons, par obligation de plus en plus, par paresse parfois, par ennui souvent. Hommes, femmes, enfants connectés : le sujet est devenu banal. Comme pour tous les excès, vouloir y renoncer est compliqué. Et combien de personnes qui sans cela n’auraient pas de quoi se loger, manger, se chauffer, vivent de ce monde connecté ? Il est impossible de revenir aux modes de vie pré-1990. Avoir soixante ans en 2022 est au moins  l’assurance de ne pas être témoin de la fuite en avant qui se laisse deviner.

3 décembre … Je dois m’appliquer à être lente. Ce n’est plus possible de tout bâcler, je vais avoir des ennuis ! Le soir tombe lentement – lui – sur une journée froide, éclatante par intermittence. Mais rien à ressentir dans ces jours déclinants. Pas de surprise à vivre ces petites morts de l’automne. La terrasse se salit inexorablement, se souille de feuilles mortes, les accepte et les case dans ses recoins. Dépôt des restes de l’été. La terrasse devient un reliquaire pauvre et négligé comme une femme fatiguée. A l’image de la femme active et parfois dépassée que j’ai été, que je ne suis plus ?

6 décembre … Le rêve nous met face à nous-même, à nos questions intimes et à notre image. Questionner notre naissance, le jeu de hasard qui fait que l’on est tel ou tel, selon que nos parents ont succombé à leurs charmes respectifs ? Qui serions-nous, enfant d’une autre elle, d’un autre il ? Question sans réponse que l’on se pose très tôt. Le rêve raconte ces histoires, ces bouts d’existences où se mêlent de nombreux indices qui nous poursuivent toute la journée.

8 décembre … Le dernier mois de 2022 file à toute vitesse. Pour nous rappeler que le temps nous suit à la trace, nous devance quand les rides nouvelles sont évidentes sur le visage certains jours gris. Et les cheveux qui ne sont plus d’ange ! sauf dans leur texture évanescente.

9 décembre … Mois de Noël, en ces temps difficiles pour la magie, le merveilleux ! Il est triste de constater que les yeux d’un enfant au-delà de quatre ou cinq ans ne pétillent plus à l’approche des fêtes. Et comment ne pas être tenté d’incriminer nos modes de vie, notre dévotion au multimédia. Maintenant que les pré-boomers un à un disparaissent (ces anciens combattants qui n’avaient pas connu l’ordinateur), la voie est libre pour tous les excès.

10 décembre … Je suis à la trace un colis parti il y a cinq jours direction la Suède. Hier, le petit carton était hollandais, aujourd’hui danois. Cette nuit, il traversera certainement le petit bout de mer Baltique par le pont d’Oresundsbron… Une escale l’attend au centre de tri de Malmö. Enfin, les petits objets de Noël serrés dans la mailbox traverseront la Scanie, remonteront au Nord en tirant vers l’Est. Norrköping sera le dernier arrêt avant que le petit paquet ne soit jeté dans les sacs postaux destinés à Stockholm-Gärdet ! Arrivée prévue … le ? … Peut être bien avant le 24. Comme toujours pressée, j’avais pris un peu d’avance !

12 décembre … Réveil glacé, les toits givrés, le jardin engourdi. J’en profite pour cueillir une poignée de feuillages verts persistants. C’est un moment rare, ces quelques jours avant Noël où la végétation se prête à un décor. On aurait envie de faire briller quelques étoiles accrochées à des baies rouges !

Humeur

Septembre va se terminer, fermer la gueule de l’été pendant que les nuages s’amoncellent ici ou là, prêts à éclater au-dessus de quelque tête. Septembre est sale et méchant, tête de mule et ventre d’ingrat. Septembre n’a rien qui vaille la peine de s’y étendre. Sa couverture annonciatrice d’hiver est déjà tachée d’ombres. En quel monde veut-il nous jeter ? Les beaux jours, les soleils et toutes les chaleurs, il les efface, nous replonge dans le quotidien, le vrai, le dur qui autour de lui n’empêche pas le monde de tourner la boule à l’envers.

Le village

Des maisons alignées
pas farouches mais hagardes
habitées par des femmes des hommes
pas farouches parfois hagards
L’humanité en minuscules
dans un village quelconque

°

Le village est un abri
pernicieux
Il attise les bruits
rapproche les limites
Quand prendrons-nous
l’envol qui sauve ?

°

Dans chaque village
respire une pierre
qui a recueilli
les souvenirs
Cette pierre est cachée
le plus souvent
La chercher
est notre seule chance
d’un jour
voir dans l’avenir

Heures sans lumière

Elle ne fait rien et s’en excuse
La maison n’est pas rangée
et la poussière mord l’apparence des choses
Elle ne fait rien pour changer
la place et l’harmonie
rien pour faire vivre des amas de papier
Il faudrait y écrire la vérité
qui ennuie et fait peur
Elle ne fait rien qui lui fasse plaisir
elle porte l’absurde de ces jours
le passage des heures sans lumière
au gris des soirs et des matins
Le paysage est absent des mots
qu’elle aligne dans sa tête
ou alors c’est un paysage désolé
gris pour longtemps

Journal d’hiver

5 octobre … pluie hier, passée ce matin … le soleil au réveil pour donner l’élan … paresse, petites envies, courses inutiles, retour bredouille … escapade lointaine ajournée en attendant des jours secs et sans vent … et revoir les ailleurs

21 octobre … rêve … toute une (ma ?) famille en route, en exil ? la troupe me précède, me distance, traverse un cours d’eau … je m’arrête devant cet écueil, je suis prête à mettre au monde un enfant … la famille a sauté le pas, je suis seule, elle poursuit son but … le bébé est pris en charge par des inconnus … avec eux, je passe de l’autre côté … au loin la famille se déplace dans un grand espace, un champ à perte de vue … en train de choisir des chevaux parmi tout un troupeau … image très nette de steppes mongoles … sauvages les chevaux … ou sauvage la famille ?

22 octobre … soleil … très lumineux du fait du mistral … temps exécrable pour moi, que d’autres aimeraient … trop de clarté qui écrase tous les détails … être sensible à tant de choses, lumière, température, souvenirs, indifférence, furtives impressions … et en même temps si peu apte à les transcrire … problème

15 novembre … jour gris et ourlé de gouttes furtives qui appellent un hiver définitif … faire resurgir la paix de cette saison froide … revenir à soi dans l’oubli du devoir parfois (de devoir à déboire il y a si peu) … si ce devoir devient obsédant, annihilant … faire naître une décision au plus profond … s’y tenir et n’y plus penser ensuite … il est temps … être aidante tue mon énergie

27 novembre … jours identiques et différents si je le décide … peut être une meilleure volonté de voir et d’agir … où allons-nous dans ce monde radical et extrémisé … très beau soleil … l’hiver s’étale dans le jardin semé de feuilles de chênes et de glands qui craquent sous les pas

26 janvier … deux mois de silence … trêve de Noël sans doute … bonheur des enfants emplissant la maison, l’espace tout entier … puis l’éloignement à nouveau installé dans le cours des jours de janvier

24 février … temps et période moroses … quand sortirons-nous de la pandémie … lorsqu’elle deviendra endémie … pris au piège des décideurs … vie dans un monde sévère aux rapport de force sauvages … ce matin les chars russes entrent en Ukraine … des explosions retentissent dans Kiev … l’histoire s’éveille de sa longue paix

Journal