Trois recueils en un…

Retour sur trois recueils parus grâce à la confiance des Editions Encres Vives en 2018 et 2019.

Les recueils à parcourir

Poème tiré de Nuit Serpentine, illustré par une amie.

« Je dors affligée
à la merci de celui
qui me regarde

Je lui offre
mon sommeil
pour qu’à son tour
il saisisse
l’ombre

Mais je sais
qu’inlassablement
je bannirai les plaintes
pour oublier
les yeux
rivés sur moi
depuis les nuits
de création
et de honte »

 

Site des Editions Encres Vives

J’aurais pu

J’aurais pu apprendre que tu n’étais plus, là, stoïque, même pas démontée. Je me serais félicitée d’avoir lu l’avis, l’annonce imprimée en grosses lettres noires de deuil. J’aurais mangé une pomme, pomme de désir, d’amour, rouge et saignante. J’aurais aimé pensé c’est fini, bouclé, dépassé, advenu. Une histoire avec une fin. J’aurais relu les lettres noires de deuil, gros caractères petits frissons. Je les aurais vues se découper sur le mur d’en face, je n’aurais pas fermé les yeux. Tes yeux à toi seraient éteints sur la rougeur du temps, la tempête et le vent dans le ciel. J’aurais pu apprendre que tu n’étais plus. Mais j’aurais continué à chercher à comprendre.

Années soixante

La plage des années soixante existe encore. Je l’ai rencontrée, je dirais même que je la rencontre chaque année depuis toujours. Mêmes longues étendues de sable fin, mêmes dunes retenues par les ganivelles, mêmes drapeaux annonçant le calme ou la nervosité des vagues.

Début juillet il est encore possible, comme soixante ans plus tôt, d’étaler sa serviette sur un espace viable. C’est une plage du Sud de la France, sur ce littoral languedocien bordé, du Rhône à l’Espagne, d’étangs plus ou moins vastes. La nostalgie des lieux tient sans doute dans ce coude à coude entre la mer et l’étang. Les étendues planes, coupées seulement par endroit par les touffes de salicorne et les silhouettes roses des tamaris prêtent aux plages de sable voisines leur air nonchalant et presque abandonné.

Dans ce décor naturel, les mouettes survolent toujours les serviettes des baigneurs en jetant leur cri éraillé, des voix d’enfants se mêlent au bruit des vagues, les vendeurs de glace attirent le client par leurs slogans plus ou moins timides, au loin de temps en temps un moteur de bateau force un peu bruyamment son accélération, les chateaux de sable s’élèvent avant de s’écrouler sous la montée de l’eau, de petits avions traversent le bout de ciel bleu étirant une banderole de publicité et les parasols multicolores semblent arrimés là depuis tout ce temps. Rien n’a donc changé.

Enfin presque. Il manque à tout ce décor une odeur de simple casse-croûte, un relent de fond d’huile bouillante rehaussé de sel : celle qui émanait du fourgon-buvette calé bien à l’abri de la dune. Son propriétaire s’improvisait cuisinier de juin à septembre. Avec ses barquettes de patates huileuses, il était là pour compléter les pique-niques que les mamans étalaient sur des torchons sous le parasol à l’heure du midi. Son installation artisanale, parfois bancale était d’une propreté équivoque, mais personne ne le déplorait, pas même nos estomacs.

Le vendeur de frites et son bric-à-brac ont été chassés du bord de mer. Normes d’hygiène insuffisantes, occupation de l’espace inapproprié, esthétique équivoque… Les raisons de leur disparition ne manquent pas depuis que des réglementations multiples imposent leurs critères draconiens. Pendant ce temps, de loin en loin, de luxueux restaurants déguisés en paillote se sont installés et occupent l’espace six mois sur douze. Il faut dire que, à la plage comme à la ville, désormais l’assiette se doit d’être artistique, gastronomique, élitiste.

Mais en détournant le regard, avec un petit effort, on peut revoir le fourgon Frites-Buvette arrimé là en fond de plage, juste à l’endroit où le sable brûle les pieds. Et en fermant les yeux, sentir un relent de friture nous chatouiller les narines. L’espace d’un moment, replonger dans les années soixante.

Le maître-geste

On le connait
le voyage à deux
le voyage à jamais
On la connait
la solution finale
Fuir et esquiver
main dans les nuages
tête dans les mains
Et dévisager au fond des moi
la décision
le maître-geste
ce bol âpre à déguster
goût amer d’orange rouge
afin que le ruisseau
s’efface
Liquide enfin fluide

Instants d’un été

Dans la houle d’été
la fumée
de la fournaise

A la chaleur âcre
des pins en feu
mes pensées divaguent

Eté précoce
Des pluies de sable
pour offrande

Nuit et jour
se succèdent
sans frissons

Routes écrasées
Passants éblouis
d’un soleil lourd

Blés mûrs
le long des routes
grises et fumantes

Aux carrefours brûlants
Des pensées
échauffées et apeurées

L’eau perle
au front
Absente des sources

Eau courant
le long du chemin
Rien qu’un souvenir

Terre craquelée
Les pensées
s’étiolent au soleil

Confort d’un soir
doux et lent
Matin oppressant

A qui chantes-tu
rossignol ?
Au soleil jaune !

Récolter le fruit
mûr et coulant
C’était avant

Pies rapaces
épient
les miroirs de l’été

Quand sortir
et humer
le matin en éveil ?

Roses fanées
Si vite
en automne

Autre temps

Il était assis, se leva, trébuchant entre les petites tables. Il y avait vraiment trop de meubles dans cette maison… Il regarda autour de lui tout ce que ses parents avait laissé en partant. Objets plus ou moins précieux, tableaux un peu délabrés, livres par dizaines sur des rayonnages poussiéreux, rideaux trainant sur les sols fatigués par les passages d’enfants et d’adultes. Et ce nombre impressionnant de sièges, chaises et fauteuils recouverts de toiles fanées. Ils avaient aimé tout ça, y avaient mis toutes leurs envies de chaleur et de confort. Pourtant, au fil des années, ils auraient préféré en finir avec ce trop plein de tout et ils savaient que leurs enfants se débarrasseraient immédiatement des encombrants. Le fils se rassit sur le bord du canapé bleu, une boite de bois noir aux fermoirs dorés dans les mains. A l’intérieur, des punaises, du ruban adhésif et une petite paire de ciseaux. Les restes d’un bricolage d’amateur, gardés là pour un enfant un peu doué de ses mains. Il l’avait toujours vue, cette boite mal en point, posée sur une table noire et bancale elle aussi. Après le départ des parents, peut être tout devient-il bancal, pensa-t-il. Et les souvenirs s’enfuient aussi vite que la vie reprend le dessus. Il reposa la boite, ouvrit la fenêtre. Le jour éclaira ce tableau sombre, leur dernière découverte, la première d’un nouveau genre. Un travail abstrait, une autre esthétique, une nouvelle vision, plus actuelle, plus dynamique. Il se dit qu’ils avaient été jeunes en ces derniers temps, que leur esprit de curiosité était résumé là. Puis il referma la fenêtre et les volets sur le silence de la maison qu’il faudrait vider rapidement. Elle allait être vendue, elle serait investie par d’autres femmes, d’autres hommes. Peut être qu’entre ces murs la trace de ceux qui les avaient fait bâtir resterait imprégnée, qu’involontairement, les nouveaux occupants continueraient à amasser les objets. « Mais non, tout ça c’est dépassé, moi qui ai grandi dans ce décor, je ne supporte plus que le blanc ! » Cela lui semblait d’une telle évidence ! Et, sans un regard autour de lui, il ramassa ses affaires, prit ses clés de voiture et ferma la porte à double tour. Il reviendrait le lendemain à quatorze heures pour le rendez-vous avec l’agent immobilier et les futurs propriétaires.

Ecrire, dis-tu ?

Ecris ta peine, tes lointains désaccords
Ecoute soupirer tes vivants, tes absents
dans l’haleine claire des matins

Ecris pour accrocher ce que tu ne dis pas
que tu sais étendu auprès d’un temps oublié

Tu sentiras un jour une respiration
descendre le long de ton plexus
là où s’abritent les naissances,
les souffrances, les peurs et les pertes

Ecris avec force et par chance un jour
tu sentiras les choses glisser
sur la peau des étoiles que tu épies le soir
un espoir posté sous tes cils timides
ou même au coin du ciel froid
d’un été chargé de neige fondante

Ecris la vie d’un parent d’un inconnu
mais semblable à toi tu le sais tu le sens

Entends son nom sonner dans le lointain
sa naissance parait dans son évidence

Dans un lieu à toi accueillant, bienveillant
la vague roulera et te recouvrira
de ton eau de naissance

Tu ne pourras plus t’y noyer