Quelque chose de rouge et de feu

Je cherche le souvenir de nos maisons
pour y marcher sur les pavés rouges
Je cherche les odeurs de sueur du travail
Je cherche une chanson
ses intonations bleues dans les soirs d’enfant
Je cherche les mouvements les bras agités des parents
Je cherche quelque chose d’eux que j’ai gaspillé
quelque chose de rouge et de feu
les joyeux des étés
le son noir des voix d’ici et d’ailleurs
le goût d’une réunion arrosée de fleurs rouges
gorges bloquées
sans mots pour le dire

Journal d’hiver

5 octobre … pluie hier, passée ce matin … le soleil au réveil pour donner l’élan … paresse, petites envies, courses inutiles, retour bredouille … escapade lointaine ajournée en attendant des jours secs et sans vent … et revoir les ailleurs

21 octobre … rêve … toute une (ma ?) famille en route, en exil ? la troupe me précède, me distance, traverse un cours d’eau … je m’arrête devant cet écueil, je suis prête à mettre au monde un enfant … la famille a sauté le pas, je suis seule, elle poursuit son but … le bébé est pris en charge par des inconnus … avec eux, je passe de l’autre côté … au loin la famille se déplace dans un grand espace, un champ à perte de vue … en train de choisir des chevaux parmi tout un troupeau … image très nette de steppes mongoles … sauvages les chevaux … ou sauvage la famille ?

22 octobre … soleil … très lumineux du fait du mistral … temps exécrable pour moi, que d’autres aimeraient … trop de clarté qui écrase tous les détails … être sensible à tant de choses, lumière, température, souvenirs, indifférence, furtives impressions … et en même temps si peu apte à les transcrire … problème

15 novembre … jour gris et ourlé de gouttes furtives qui appellent un hiver définitif … faire resurgir la paix de cette saison froide … revenir à soi dans l’oubli du devoir parfois (de devoir à déboire il y a si peu) … si ce devoir devient obsédant, annihilant … faire naître une décision au plus profond … s’y tenir et n’y plus penser ensuite … il est temps … être aidante tue mon énergie

27 novembre … jours identiques et différents si je le décide … peut être une meilleure volonté de voir et d’agir … où allons-nous dans ce monde radical et extrémisé … très beau soleil … l’hiver s’étale dans le jardin semé de feuilles de chênes et de glands qui craquent sous les pas

26 janvier … deux mois de silence … trêve de Noël sans doute … bonheur des enfants emplissant la maison, l’espace tout entier … puis l’éloignement à nouveau installé dans le cours des jours de janvier

24 février … temps et période moroses … quand sortirons-nous de la pandémie … lorsqu’elle deviendra endémie … pris au piège des décideurs … vie dans un monde sévère aux rapport de force sauvages … ce matin les chars russes entrent en Ukraine … des explosions retentissent dans Kiev … l’histoire s’éveille de sa longue paix

Journal

« J’en rêve » ou « J’ai mal dormi »

Je ne dors plus la nuit depuis que j’écris des histoires courtes. Ou plutôt, j’écris des histoires courtes depuis que je ne dors plus la nuit. Enfin, je ne sais plus très bien…
Mais pourquoi la nuit ? Eh bien c’est comme ça. Tenez, Sand par exemple, elle passait ses nuits devant son encrier, ses cigares à portée de main, et elle enchaînait comme ça les romans, les uns après les autres, sans compter la correspondance, des dizaines de milliers de lettres immortelles. Balzac, le grand Balzac, avec deux ou trois litres de café fort dans un pot posé à côté de lui, il tenait jusqu’au matin assis à sa table de travail. Même Proust dictait à Céleste assise à son chevet, pendant des nuits entières, les chapitres de la Recherche. Ah oui, j’allais oublier les poètes ! Eux, ils disaient à leur domestique « Joseph, réveillez-moi cette nuit à trois heures ». Et à trois heures tapantes, ils prenaient le crayon qu’on leur tendait et paf ! ils noircissaient du papier avec tout ce qui débordait tout d’un coup de leur cervelle bien faite.
Imaginez que tous ces génies aient eu des sommeils de marmotte, que comme des gens ordinaires, ils aient eu l’habitude de se coucher comme les poules et de faire le tour du cadran, de combien de chefs d’œuvre serions-nous privés aujourd’hui ? Hein, vous imaginez un peu ? Moi, rien que d’y penser, ça me fait froid dans le dos…
– Anne, qu’est-ce que tu racontes, t’as froid ? Mais t’as vu l’heure ?
Je me réveille brusquement en entendant la voix de Philippe. Dans mon sursaut, je lâche mon crayon et ma lampe de poche se casse en tombant du lit.
-Tu fais chier quand même ! Tu peux pas dormir comme tout le monde ?

Furoshiki

Pourquoi ai-je pensé hier soir aux premiers et derniers enveloppements de l’être humain : le bébé emmailloté de toile fine à la naissance et le corps sans vie de l’homme glissé dans une pièce de linge blanc, un linceul… Parce que le hasard venait de me montrer ces deux événements : la vie et rien d’autre, la vie et la mort.

Et de là il n’y avait qu’un pas pour que mon esprit, dans le brouillard du premier sommeil, se mette à vagabonder de manière un peu surprenante il est vrai. L’emballage, me dis-je, est une technique pratique et indispensable. Le joaillier dépose ses créations dans des écrins pour mettre en valeur leur beauté, le pâtissier protège ses gâteaux des poussières et des chocs dans des boites rigides. Les cadeaux en général sont  pliés dans du papier ou pour les plus rares dans des contenants précieux.

L’esprit au coucher voyageant alors vers le levant, je me rappelai que les japonais ont inventé et élaboré un art étonnant de l’emballage appelé furoshiki, qui consiste à plier et nouer des chutes de tissu pour envelopper les objets. Le résultat est harmonieux et pour les bénéficiaires fait du cadeau une double surprise. J’enviai au passage à ces artistes, qui ont aussi personnalisé l’art du bouquet, ikebana, ces noms bien plus poétiques que nos bouquetage, emballage, paquetage ! Mais à une si grande distance peut-on, peut être, imaginer que ces derniers évoquent une certaine esthétique, disons, occidentale. « Soyons positifs, et voyons les choses plus largement », me disais-je, pas encore endormie.

Parvenant à ce stade à une réflexion pratique, je me suis mise à penser qu’aujourd’hui l’emballage tissu pourrait constituer une alternative à l’utilisation du plastique. Et je me félicitai, à une heure si tardive, de mettre à jour cette pensée hautement responsable : nous savons tous en effet qu’il faudrait éliminer de nos habitudes de consommation l’emballage jetable pour revenir au réutilisable.

Oui mais voilà, les habitudes, les bonnes et surtout les mauvaises, ont la vie dure, on le sait. C’est à ce moment, je crois, que mon esprit s’est mis à tanguer pour lentement sombrer tandis que mon corps se lovait, douillettement enveloppé dans sa couette. « Me voilà emballée façon furoshiki » fut, je crois, ma dernière pensée du soir.

Il serait toujours temps, au réveil, de reprendre le combat écolo-responsable !

Autres textes

Cette faiblesse

A ces soirs incertains
dans la pénombre de la chambre
je reconnais l’angoisse
sur mon corps d’enfant malade
poursuivant au dehors
les pas de la mère
en-allée
Mon angoisse muette
et pourtant gonflant et oppressant
mon souffle
de coupable innocente
Mes yeux guettent
le reflet dans la vitre
J’écoute le bruit
des gonds de la porte qui ramènera
la silhouette connue
Et l’attente palpite et s’essouffle
Rien ni personne
pour me faire avouer
cette faiblesse cette blessure
première
imprégnée
et déjà définitive

Indifférente

La vie des minuscules ne m’atteint pas. Les insectes, les oiseaux, les chats domestiques ne m’émeuvent que très peu. Suis-je insensible, indifférente dans mes retraits, mes colères, mes angoisses devant la vieillesse, devant ceux qui retrouvent à petits pas un rythme de vie minuscule ?