Je dis à Paul :
– La terre est bleue d’effroi comme une orange sanguinolente.
Il me répond :
– Tu vois, l’extérieur fête l’hiver des couleurs.
– Oui, à la lisière de l’année, les feuilles déjà ocres lentement se décomposent.
– Je crains que la couleur emprisonne la dose de chaleur qui à toi comme à moi est indispensable.
– Mais d’où me viennent cette crainte, cette sensation d’effroi ?
– C’est l’inaccompli, ou au contraire le trop accompli qui te submergent.
– Je voudrais figer le spectacle encore préservé, que la terre bleue d’effroi se transforme en un monde clair, aux règnes aimables et hospitaliers.
– Ainsi tu souhaites que cette terre bleuisse le matin, que la couche de froid givre sa peau craquelée, tu veux éviter le spectacle du feu.
– Il faudrait s’enivrer jusqu’à ce que le bleu absorbe le rouge, ce sang qui se dépose sur la terre.
– S’enivrer ne te servira à rien, il te faudrait fixer un point entre le bleu et le rouge, une éclaboussure de soleil.
– Je suis si découragé de ne pas parvenir à accomplir ma tâche !
– C’est vrai, c’est un grand risque, tu peux être happé au centre de cette terre que tu ne sais pas comprendre, tiraillé entre le bleu du givre et le rouge du sang.
– Et si comme je le crains, les hommes se laissent emporter, alors la terre n’aura plus d’autre couleur, d’autre saveur que celles du sang, celui-là même qui coule dans tes veines, dans mes veines et dans celles de la terre !

Texte proposé à la revue Caractère sur le thème « Orange sanguine »

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