Fragiles mondanités

Ecrit à partir de vingt-cinq mots – Belle du Seigneur, Albert Cohen

Il avait eu du remord de ne pas avoir invité à son cocktail la duchesse envers qui il éprouvait cette pitié où se cachait beaucoup du principe d’égalité qui l’inondait avec force ! Ce soir là, il regardait la bonne société réunie, ces orateurs rivalisant d’imagination. Et des sanglots lui seraient forcément venus s’il avait tenté de parler. Pour la première fois, il comprenait qu’il ne pouvait que souffrir de sa fragilité, cette faiblesse qui le condamnait à absorber comme un buvard les défauts de ses semblables.

Page Poésie-fiction

Une fille poids moyen

Ma balance a encore répondu docilement ce matin, bien gentiment. Elle continue d’inverser la tendance. Ses chiffres témoignent d’une volonté de décroissance très affirmée depuis maintenant huit jours consécutifs. Aurais-je gagné la partie engagée il y a un mois contre le petit écran lumineux aux barrettes noires et inscriptions digitales ? Des nuits et des nuits traversées des mêmes images : moi grimpant le matin sur la fatale balance et faisant exploser les chiffres… Mais maintenant, c’est du passé, oublié le rêve, forgotten, fergessen !

Pour la première fois depuis si longtemps, je me sens légère ce matin en ouvrant mon armoire. Voyons, noir ou couleur ? Pantalon ou robe ? Quel luxe, quel plaisir de pouvoir se donner le choix… J’inspecte les vêtements que je ne portais plus depuis un bon moment. J’enfile une robe bleu marine à mi genoux et mes escarpins beiges huit centimètres. Maquillage light, ombre gris bleu discrète sur les paupières, rouge à lèvres corail idéal en fin d’été. Prête ? Parée pour filer au travail. Ah, j’ai failli l’oublier, je prends ma montre sur la commode de la chambre : horreur ! Son cadran strié de noir – le même que sur la balance – va me rappeler à l’ordre, j’en suis sûre, toute la journée. « Bisou chéri, je file au bureau, à ce soir « ! J’attrape au vol mon sac et mes clés de voiture. Je tourne le contact de l’Audi. Et le compteur qui s’illumine lui aussi, deuxième alerte : je ne pourrai donc jamais décrocher ? D’ici que la voiture se mette à parler et m’annonce mon poids, avec ces ordinateurs de bord on ne sait jamais…

J’arrive cinq minutes en retard, j’avais complètement oublié qu’on réunissait toute l’équipe ce matin. Je me faufile vers une place libre pendant que le manager présente son projet, écran lumineux et jargon  à l’appui. Je suis serrée dans ma robe qui remonte bien au-dessus des genoux quand je m’assieds. Impossible de me concentrer. Et la pendule digitale de la salle de réunion me nargue, pile face à moi. Pendant une heure, je me tortille pour cacher mes jambes autant que possible sous la chaise. Ouf, c’est la pause. Ma collègue Sophie me rejoint en sortant de la salle.
– Salut Anne, tu étais en retard ce matin ?
– Euh, oui…
– Cette robe, il y a un moment que tu ne la mettais plus, elle est sympa. Elle ne te serre pas un peu ?
– Ben… oui.

« L’homme lucide » dans la revue Cabaret

Un de mes textes publiés dans le hors-série dixième anniversaire de la revue Cabaret !

L’homme marche sur une route d’été, long ruban sinuant entre les blés mûrs. Seuls obstacles au déroulé du paysage plat, les poteaux en bois du téléphone et les pylônes électriques. Un arbre, peut être au loin ? Forme sombre, évaporée en son sommet… Il marche sur la route et sous la canicule. Il a noué sa chemise autour de la taille et son tee-shirt blanc ajoute un éclat de lumière dans le jour plein. Tête nue, pieds nus, il avance d’un pas régulier et rapide. Aucun passant, aucun trafic sur la route noire. On est à dix kilomètres de la première ville. L’homme marche pour combattre sa soif, son but n’est pas la ville ni un quelconque prétexte matériel. L’homme qui marche seul sur la route écrasée de soleil teste sa force et son appétit de vivre. Et cet homme est sage, il pourrait courir dans la chaleur de l’été.

Cabaret Hors série, spécial 10ème anniversaire

Immobilité de l’instant

En avril, comme les années précédentes, elle avait repris ses habitudes sur le chemin des reconnaissances. Elle appelait ainsi ses flâneries dans le quartier autour du bureau où elle passait ses journées. Des pensées désordonnées lui venaient lorsqu’elle traversait les lotissements où étaient bâties ces petites maisons inconfortables et indécises que les années soixante-dix avaient produites avec plus ou moins de bonheur il faut le dire. Des voix et des accents locaux lui rappelant ceux de ses parents lui parvenaient parfois de la fenêtre ouverte d’une villa. Elle tendait alors l’oreille avec l’envie fugitive de pénétrer l’intimité qui se devinait là tout près. Elle se disait « tiens, je deviens curieuse des autres ! » Mais elle ne s’y attachait pas tant que ça finalement, laissant surtout des impressions vagues la recouvrir. Continuant sa marche le long des rues toutes identiques, elle se laissait aller avec paresse, bannissant les réflexions précises ou indélicates. Quand elle atteignait la barrière qui ouvrait sur le petit étang pâle et immobile, elle savait que sa promenade touchait à sa fin. Une grande mélancolie la prenait et elle cherchait alors fébrilement les lumières qui commençaient à poindre dans les environs. La fraîcheur tombante la saisissait parfois, la poussant à regagner sa voiture garée près de la forêt. Ce soir du 20 avril, en prenant les clés dans son sac, elle sentit un malaise approcher. Un vertige la força à s’asseoir sur le banc de bois abrité sous un grand hêtre. Elle se reprit au bout de quelques minutes et, regardant le haut des feuillages, elle aperçut une chouette hulotte, ses yeux ronds et énigmatiques posés sur elle. L’oiseau était posté juste au-dessus d’un trou dans le tronc de l’arbre. Entendant des cris d’oisillons, elle réalisa que, contrairement à elle, cette jeune chouette avait une progéniture à surveiller, nourrir et protéger. Quoique l’animal ne lui fut pas des plus sympathiques, elle la fixa à son tour dans un échange pacifique et muet. La tombée de la nuit se troublait à peine des sons des oisillons, le quartier coulait peu à peu dans la fraîcheur du soir. Elle regagna alors sa voiture sereinement, l’esprit tourné vers ces vies toutes proches. Elle alluma l’auto radio : l’animateur du soir avait sélectionné une musique relaxante des sons de la forêt et de chants d’oiseau.

Autres Ecrits courts

Futaies

Dehors les arbres dans le vent
et l’enfant espère tout
quand le froid fige ses mains pâles
Dehors il entend peut être
bruisser le ruisseau des premiers jours

°

Embrasse-moi
Je flotterai
au-dessus des arbres
J’aurai des envies
dans les yeux
Je serai prête
à caresser le ciel
Embrasse-moi
sinon je n’allaiterai
plus aucun arbre

°

Des brassées d’aiguilles piquantes
comme des outils brûlés à la chaleur de midi
étales sur le sol
La chaussée roussie des pinèdes
ferme l’horizon
dans l’odeur chaude du tapis cuisant
Je marche sur les aiguilles
me faufile entre les brindilles
Je ne laisse qu’une trace bruissante
mon poids s’amenuise
Je déambule dans le sous-bois
où crisse le végétal
prêt à s’enflammer
Au soir je m’endormirai
dans la chaleur
de mes pas d’enfant

B & B… bébé

Je pense au sommeil du bébé. Le premier sommeil mêlé de vie bien avant la naissance, dans cette couveuse maternelle et cotonneuse. Le bébé immergé dans le liquide vital, à la fois nourri, bercé, distrait et endormi. Une image de lente évolution, de bienfaits réciproques entre la mère hébergeuse et l’enfant gîté. Le sommeil du bébé qui débouche sur un cri. Un cri de surprise devant le monde qu’on lui ouvre. Un cri de douleur devant le froid de son nouvel espace de vie. Un cri qui le fatigue tant qu’il n’a que le désir de retrouver le sommeil bienfaiteur. Ainsi va la vie de bébé, ainsi s’ébauchent ses jours rythmés de veilles et de nuits, de mouvement et d’immobilité.

Ecrits courts

Heures sans lumière

Elle ne fait rien et s’en excuse
La maison n’est pas rangée
et la poussière mord l’apparence des choses
Elle ne fait rien pour changer
la place et l’harmonie
rien pour faire vivre des amas de papier
Il faudrait y écrire la vérité
qui ennuie et fait peur
Elle ne fait rien qui lui fasse plaisir
elle porte l’absurde de ces jours
le passage des heures sans lumière
au gris des soirs et des matins
Le paysage est absent des mots
qu’elle aligne dans sa tête
ou alors c’est un paysage désolé
gris pour longtemps

Poésie-fiction

Quel espoir ?

Ecrit à partir de vingt trois mots tirés de La sagesse dans le sang, Flannery O’Connor

Les ténèbres s’engouffraient dans tout l’édifice. Un garçon descendait vers l’intérieur. Tout en marchant, de sa canne d’aveugle, il donnait de légers coups. Puis il s’abaissa pour fixer au travers d’un trou de serrure. Quel spectacle en attendait-il, écartelé depuis tant d’années dans sa condition ? Espérait-il entendre s’élever un cantique, comme les vagues d’un lac ? A quel avenir rêvait-il, son chapeau crasseux rivé sur son crane pelé ? Cherchait-il un moyen de se délivrer de son triste héritage d’animal grimaçant…

Poésie-fiction

Lendemains

Ecrit à partir de vingt mots tirés  des Nouvelles de Virginia Woolf

Je marche dans l’île-feuille, sans apitoiement, sans claquements incertains dans l’obscurité verte. Je contemple la feuille espiègle, j’écoute ses paroles et, sous les précipitations, je m’autorise un départ vers la lande. Un personnage au gilet tissé de jour me précède, je dois saisir son éclat avant de me lasser, de m’infliger toute lassitude. Cette journée m’offrira, sous ses franges d’eau, un intermède avant des lendemains plus sombres.