MONOLOGUE EN DEUX PARTIES ET NEUF TABLEAUX

Une femme, entre vingt-cinq et trente ans. Une pièce cuisine. Une fenêtre côté cour. Une table, deux chaises, une corbeille, un poêle, quelques jouets. Posés sur la table, un verre, un livre, du papier et un crayon.

En fond de décor, un écran sur lequel sont projetées des images (photos) au fur et à mesure du monologue. Les images sont quelquefois accompagnées de sons assourdis (voix, musique).

Première partie

Première image : deux enfants qui jouent – Son : voix d’enfants

Irène marche dans la pièce, un papier et un crayon à la main.

Jean, je viens de t’écrire une lettre. Ah oui, bonjour, j’oubliais de te dire bonjour. Je me suis réveillée avec ton image devant les yeux…

Ce matin, je n’aime pas être là. Je crois que je ne sais pas être là où je suis, que je ne saurai jamais.

L’hiver est très rude cette année. Hier le thermomètre est descendu au-dessous de zéro. La maison est petite, pas trop difficile à chauffer mais malheureusement, je n’ai plus beaucoup de charbon. Et pour la nourriture, c’est la même chose. Je ne sais pas comment nous allons passer l’hiver.

Robert est parti pour trois mois, il faut qu’il aille tellement loin pour son travail. Je ne sais pas s’il me manque. Il est presque toujours absent maintenant. Quand reviendra-t-il travailler ici ? Jamais, peut être ? Il n’en parle pas. Parfois, je me dis qu’il est bien là-bas, loin de nous, qu’il a ses habitudes, que des gens l’entourent, le distraient de ses soucis. Et je ne lui demande rien, rien sur sa vie qui se passe loin de moi.

Son absence me laisse tout le temps de penser, comme ce matin.

Irène s’est assise pour écrire.

Gérard lit une histoire à sa petite sœur. Il a beaucoup de patience, il est sage. Et elle l’écoute, elle sait être attentive.

Mes enfants sont petits mais j’ai souvent l’impression d’être face à deux adultes. C’est leur regard qui me le dit. Ils se chamaillent aussi parfois, et quand il fait beau, tous les trois, nous jouons dehors. Alors je les vois rire. Parce que c’est l’été (elle sourit). Est ce que l’on serait plus heureux si c’était toujours l’été ?

Ce matin, on n’entend aucun bruit au dehors, rien ne bouge. Il a encore neigé cette nuit. Dans la cuisine, il fait presque chaud si l’on reste près du fourneau. Je ne devrais pas me plaindre.

Mais je pense au passé. Ce n’est pas ce que je devrais faire.

Deuxième image : une femme encore jeune, cheveux ondulés, visage sévère ; près d’elle une petite fille le regard baissé. Irène s’est levée, a pris du linge dans la corbeille. Elle le plie sur le coin de la table.

Cette nuit, je ne dormais pas, je pensais à ma mère, je la revoyais très nettement. Je revoyais ses cheveux blonds ondulés, elle avait de très beaux cheveux. On lui disait que c’était sa parure. Un bien grand mot je trouve !

J’ai peur d’être comme elle, qui ne savait pas être mère. Elle ne m’a pas donné la chaleur qui fait l’enfance douce. Elle m’a nourrie, habillée, soignée quand j’étais malade ou que je me faisais mal. Ce jour où je m’étais brûlée la main en la posant sur le fourneau, elle m’avait accompagnée chez une voisine qui guérissait les brûlures. Moi j’attendais d’elle des mots simples, des caresses. Et chaque jour était une nouvelle déception mêlée à l’angoisse de perdre cette mère imparfaite. On n’en a qu’une, quelle qu’elle soit, c’est elle qui nous a mis au monde.

Je ne dormais pas cette nuit parce que je sais que la vie est en moi une nouvelle fois, imperceptible, mais là au fond de moi. Depuis que je sais, je compte les jours qui s’écoulent et le temps qui me rapproche de la délivrance, si lointaine encore. Avoir un bébé, un troisième enfant. Je n’arrive pas à m’habituer à cette idée. Et puis, comment est-ce que je ferai avec trois bouches à nourrir ? Deux, c’est déjà tellement difficile.

Jean, qui es-tu pour entendre mes confidences ? Et pourtant ce n’est qu’à toi que je peux parler.

Troisième image : un village sous la neige – Pas de son

Irène s’est à nouveau assise pour écrire.

Il y a combien de jours que je ne t’ai pas écrit… Il fait toujours aussi froid. Si le soleil et la chaleur éclairaient la maison, j’arriverais peut être à accepter. Février n’est même pas terminé. Je vois les arbres secs et noirs au dehors et la neige blanche et grise. Combien de temps la neige reste-t-elle immaculée ? Si peu que l’on ne se souvient plus. Et puis, rien n’est blanc dans mes pensées depuis toi.

Gérard est retourné à l’école aujourd’hui. L’instituteur avait demandé de garder les enfants à la maison. Il gelait dans les classes. Malheureusement, il ne fait pas beaucoup plus chaud ici.

Aujourd’hui, le voisin m’a apporté une petite provision de charbon. Tu vois, je vis au jour le jour. Ils sont gentils mes voisins. Elle, me propose parfois de l’aide, elle voit que je suis triste. Sa vie semble simple, je crois qu’elle ne peut pas me comprendre. Je ne peux lui parler, jamais je ne me confierai.

Si je savais chasser la souffrance de mon visage. J’ai conscience de l’image que je donne, mais sourire me fait mal. Tu vas dire que je me complais dans le chagrin, que je le nourris… Et si tu avais raison ? Je ne sais pas, oui peut être…

Quatrième image : un homme (Robert), deux enfants sur la photo jouent à quelques mètres de lui, ils ne se regardent pas – Son : voix d’enfants

Irène s’est levée, elle s’occupe quelques instants à l’arrière de la pièce. Puis s’assied et reprend son crayon comme pour écrire.

J’ai reçu une lettre de Robert. En Suisse, son travail est dur. C’est l’hiver là-bas aussi bien sûr. Sa lettre était brève, comme toujours. Quelques nouvelles du temps qu’il fait, un ou deux détails sur le chantier, c’est à peu près tout ce qu’il raconte. Il termine en espérant que les enfants et moi nous allons bien.

Robert ne sait pas. Il ne saura jamais. Comment comprendrait-il ce qui gronde au fond de moi ? Ce mal qui me tue, cette impossibilité d’accepter qui me révolte et me rend folle.

Je sais que tu ne répondras jamais. Je ne reçois pas de courrier, sinon les rares lettres de Robert. Toi tu vis une autre vie. Loin, avec une femme que tu aimes, qui t’aime.

Moi je revis la vie de ma mère, j’aurais pourtant voulu autre chose. Elle parvenait à surmonter sa condition, parfois. Je me demande si je suis vraiment différente d’elle. En tout cas, je n’ai pas ses beaux cheveux. Les miens sont courts et raides (elle touche ses cheveux en riant). Pourtant tu me trouvais jolie. Tu me l’avais dit. Je te croyais, je me sentais grandie tout à coup, plus forte, plus sereine aussi. Jamais on ne m’avait complimentée. Surtout pas ma mère pour qui j’étais transparente. En fait, je n’étais qu’un souci pour elle. Et mon père, s’il m’avait connue, m’aurait-il comprise, aimée, m’aurait-il trouvée jolie ? Peut être qu’un père est plus indulgent avec sa fille ! Ou peut être pas… Je ne saurai jamais.

Les enfants ne sont pas heureux. Ils n’ont que moi et je ne les aime pas comme une mère doit aimer ses enfants. Je voudrais être capable de leur insuffler un peu de fantaisie, de légèreté. Ils semblent économiser leur souffle, leurs gestes, ils ressentent instinctivement notre dénuement. Je les vois vivre sagement, soudés l’un à l’autre, mais tellement sérieux pour de jeunes enfants.

Il faut que je trouve un travail. Un travail pour les aider, nous aider.

Même image – Son : un enfant lit une histoire mais on n’entend pas distinctement

Irène est debout, marche dans la pièce, songeuse. Elle a les mains sur son ventre.

Robert est venu, il est resté quatre jours. Hier en partant, il m’a laissé une partie de l’argent qu’il a gagné pendant ces trois derniers mois.

Cela a mis un peu de chaleur dans notre vie. La chaleur n’est qu’artificielle, je n’ai pu être légère et attentionnée lorsqu’il était là. Je compte sur sa fatigue et en effet il me laisse tranquille. Il ne pose pas de question. Et pourtant son indifférence (ou peut être sa timidité) me choque. Pourquoi n’essaie-t-il pas de comprendre ? Sa femme l’ignore ou, pire, le repousse et il ne dit rien, il ne réagit pas. Je suis seule, il est seul. Les enfants et lui ont du mal à vivre côte à côte, ils ne se reconnaissent pas. Cela m’a paru une évidence ces derniers jours, une triste évidence. Mais que faire pour que cela change ? Nous vivons séparés, sous le même toit.

Deuxième partie

Cinquième image : un homme jeune, en chemise claire, l’air insouciant – Son : voix jeunes et gaies

Irène est assise à la table de la cuisine. Son ventre a grossi, sa grossesse est maintenant très visible.

Cette nuit me sont revenus les souvenirs. Je nous voyais cet été là. Les images étaient tellement nettes, c’était troublant… Il faisait très beau, même chaud. On profitait des belles soirées. Nous les filles, on avait le droit de se promener le soir à la fraîcheur après la journée de travail au champ. (Elle se lève et marche de long en large)

Tu passais quelques semaines chez nos cousins. Tu découvrais notre vie simple et tu étais certainement surpris, oui, je sais que tu étais choqué par nos habitudes. Moi je ne voyais que toi. Comme elle avait été facile à séduire la fille de la campagne ! Un cousin un peu plus âgé, si élégant, si raffiné. Tu apparaissais et je ne savais plus que penser de ma vie. Je vivais les heures entre bonheur et inquiétude ! Tu vois, déjà, je ne choisissais pas d’être heureuse.

Tu te souviens ? Ce livre que tu m’avais prêté, je te l’ai volé, pour garder quelque chose de toi. Les pages sont un peu écornées maintenant, elles ont jauni avec le temps. Je le cachais, je ne voulais pas qu’on le voit, qu’on me le prenne. Toi, on t’avait pris à moi, ta famille nous avait tout de suite séparés. Il était impensable que tu épouses une petite campagnarde inculte et sans le sou. (Elle feuillette le livre posé sur la table). Ce livre, c’est l’histoire d’une déception. Mais est-ce que tous les livres ne décrivent pas les déceptions, les échecs, les difficultés d’une vie ? C’est dans les contes que le prince charmant finit par épouser la fille pauvre. Ma vie à moi n’aura pas été un conte.

Sixième image : un village sous la neige – Son : voix d’enfants

Irène s’occupe dans la pièce. Son pas est lourd, elle boite légèrement.

Il y a quelques semaines que je ne t’ai pas écrit. Mais je te parle, je te livre mes pensées comme elles viennent. L’autre jour, en rentrant de l’école, Gérard m’a dit « maman, à qui tu parles » ?

Il y a mes deux enfants, bien vivants, beaux et gentils. Et il y a cette vie en moi qui me défie, qui me viole. Hier j’ai voulu arrêter tout ça. Je suis montée tout en haut de l’escabeau et je me suis jetée à terre. J’ai seulement cogné ma cheville au coin de la table en tombant. Ce geste me semble fou aujourd’hui, irresponsable. Hier, le froid était en moi, l’angoisse me recouvrait, je touchais du doigt toutes mes peurs. Il m’a fallu arriver jusqu’à cette folie.

Pourquoi suis-je incapable d’accepter ce troisième enfant ? Je ne me sens pas digne de lui, de mes deux grands, de leur innocence, de la candeur de l’enfance. Enfanter à nouveau me semble indécent !

Fin février arrive. J’avance malgré moi vers le moment où il sera là. Alors, certains jours, à force de persuasion, je parviens presque à accepter cet autre enfant de l’homme que je n’aime pas. Robert, je l’ai rencontré tout de suite après ton départ. Je l’ai suivi ici, dans son village, parce qu’il était doux et gentil, que je voulais t’oublier, faire ma vie. On s’est mariés. Dans ma robe toute simple, je me demandais si tu m’aurais encore trouvée jolie. Je ne savais pas que « faire sa vie » veut dire autre chose, choisir et non subir. Et puis, très vite, ma vie s’est installée dans son inévitable routine.

Elle s’assied à la table, elle pose les mains sur son ventre.

Je vais travailler chez un patron du village avant que mon ventre ne m’empêche de me déplacer. Il m’a enfin proposé une place pour quelque temps. Moi qui suis déjà si mal en point…

Que fais-tu ? Chez toi, il doit faire beau. Fin mars, c’est le printemps, les premiers soleils. Et les promenades au bord de la mer dans ta belle auto avec ta femme. Je t’imagine et je te vois comme dans une image de cinéma, enfin je ne sais pas trop, je ne suis allée qu’une fois au cinéma. C’est toujours comme ça que je pense à toi, enveloppé de ce brouillard qui s’est installé entre nous il y a déjà si longtemps. (Sur un ton enjoué, peut être un peu forcé) : Je ne connais pas ta femme, mais les cousins m’ont dit qu’elle est très belle. Elle te fait honneur. Vous devez avoir de beaux enfants, qui feront de bonnes études, qui auront de belles situations.

Je ne crois pas que Robert pourra payer le collège pour Gérard. Et Annie, que fera-t-elle une fois adulte, quelle sera sa vie, sa vie de femme ? Je n’ose y penser, et en même temps je ne veux pas croire que l’histoire se répète indéfiniment. Les chaînes de la naissance doivent bien céder un jour !

Septième image : un arbre en fleur – Pas de son

Irène est assise, elle boit un verre d’eau.

Dans sa dernière lettre, Robert se demande s’il va pouvoir venir bientôt. Il dit qu’il veut être là le jour où l’enfant naîtra. Il dit aussi que j’aurai besoin de lui. Je réalise qu’il se préoccupe de nous. Je le croyais indifférent. Est-ce que je préférais imaginer qu’il le soit ? Nous parlons si peu lui et moi, peut être pour ne pas voir les choses en face. Il me semble que notre vie n’est faite que de soucis terre à terre.

Heureusement, la voisine garde Annie pendant que Gérard est à l’école. Mais je ne sais pas si je vais pouvoir continuer à travailler. Mon ventre est dur, douloureux. Je me sens lourde et gauche, je déteste montrer cette image de faiblesse et de lassitude. Les autres femmes me regardent curieusement parce que je ne parle pas. Je n’arrive pas à bavarder, à rire avec elles. Elles semblent si insouciantes malgré leurs problèmes, leurs difficultés de tous les jours, ce travail pénible. Tout le monde a ses problèmes, je lis dans leurs yeux que c’est ce qu’elles ont envie de me dire.

Je ne gagne pas grand chose, j’aurai juste de quoi acheter les deux ou trois choses qu’il faudra pour le bébé. Et puis je suis tellement fatiguée.

Même image – Son : musique légère (piano)

Irène est debout, la silhouette lourde et fatiguée.

Robert est de retour. Il a décidé de ne plus repartir, de faire quelques petits travaux dans le village en attendant. Il ne m’avait rien dit tant qu’il n’était pas sûr. Il a trouvé un travail. Ce sera aussi dur mais il espère que ce sera pour longtemps, peut être même pour toujours. On construit une usine pas loin d’ici. Il pense que l’usine c’est l’avenir, qu’il va gagner plus d’argent, qu’on pourra élever nos enfants correctement, qu’on pourra payer leurs études. Je veux le croire.

Les enfants sont mal à l’aise. Ils ne s’habituent pas à la présence de leur père, là dans la maison qui tout à coup paraît encore plus petite. Nous sommes au complet, enfin presque. Serons-nous un jour une vraie famille ?

Irène regarde par la fenêtre.

Hier j’ai senti les premières douleurs. Mon ventre est tendu. La délivrance approche. Peut être pour cette nuit de mai. Demain nous serons le 13.

J’arrête d’écrire ces lettres que je n’envoie pas. Je les enterrerai ce soir dans un coin du jardin comme je décide d’enterrer ton souvenir.

Mes enfants, leur père, eux sont bien réels. Et l’enfant qui va naître aussi.

Adieu Jean !

C’est un beau jour de printemps, quelques primevères se sont ouvertes ce matin sur la fenêtre. Je décide que tu n’existes pas.

Les lumières s’éteignent, le rideau se baisse