Fragiles mondanités

Ecrit à partir de vingt-cinq mots – Belle du Seigneur, Albert Cohen

Il avait eu du remord de ne pas avoir invité à son cocktail la duchesse envers qui il éprouvait cette pitié où se cachait beaucoup du principe d’égalité qui l’inondait avec force ! Ce soir là, il regardait la bonne société réunie, ces orateurs rivalisant d’imagination. Et des sanglots lui seraient forcément venus s’il avait tenté de parler. Pour la première fois, il comprenait qu’il ne pouvait que souffrir de sa fragilité, cette faiblesse qui le condamnait à absorber comme un buvard les défauts de ses semblables.

Page Poésie-fiction

« L’homme lucide » dans la revue Cabaret

Un de mes textes publiés dans le hors-série dixième anniversaire de la revue Cabaret !

L’homme marche sur une route d’été, long ruban sinuant entre les blés mûrs. Seuls obstacles au déroulé du paysage plat, les poteaux en bois du téléphone et les pylônes électriques. Un arbre, peut être au loin ? Forme sombre, évaporée en son sommet… Il marche sur la route et sous la canicule. Il a noué sa chemise autour de la taille et son tee-shirt blanc ajoute un éclat de lumière dans le jour plein. Tête nue, pieds nus, il avance d’un pas régulier et rapide. Aucun passant, aucun trafic sur la route noire. On est à dix kilomètres de la première ville. L’homme marche pour combattre sa soif, son but n’est pas la ville ni un quelconque prétexte matériel. L’homme qui marche seul sur la route écrasée de soleil teste sa force et son appétit de vivre. Et cet homme est sage, il pourrait courir dans la chaleur de l’été.

Cabaret Hors série, spécial 10ème anniversaire

Futaies

Dehors les arbres dans le vent
et l’enfant espère tout
quand le froid fige ses mains pâles
Dehors il entend peut être
bruisser le ruisseau des premiers jours

°

Embrasse-moi
Je flotterai
au-dessus des arbres
J’aurai des envies
dans les yeux
Je serai prête
à caresser le ciel
Embrasse-moi
sinon je n’allaiterai
plus aucun arbre

°

Des brassées d’aiguilles piquantes
comme des outils brûlés à la chaleur de midi
étales sur le sol
La chaussée roussie des pinèdes
ferme l’horizon
dans l’odeur chaude du tapis cuisant
Je marche sur les aiguilles
me faufile entre les brindilles
Je ne laisse qu’une trace bruissante
mon poids s’amenuise
Je déambule dans le sous-bois
où crisse le végétal
prêt à s’enflammer
Au soir je m’endormirai
dans la chaleur
de mes pas d’enfant

Poésie-fiction

Quel espoir ?

Ecrit à partir de vingt trois mots tirés de La sagesse dans le sang, Flannery O’Connor

Les ténèbres s’engouffraient dans tout l’édifice. Un garçon descendait vers l’intérieur. Tout en marchant, de sa canne d’aveugle, il donnait de légers coups. Puis il s’abaissa pour fixer au travers d’un trou de serrure. Quel spectacle en attendait-il, écartelé depuis tant d’années dans sa condition ? Espérait-il entendre s’élever un cantique, comme les vagues d’un lac ? A quel avenir rêvait-il, son chapeau crasseux rivé sur son crane pelé ? Cherchait-il un moyen de se délivrer de son triste héritage d’animal grimaçant…

Poésie-fiction

Lendemains

Ecrit à partir de vingt mots tirés  des Nouvelles de Virginia Woolf

Je marche dans l’île-feuille, sans apitoiement, sans claquements incertains dans l’obscurité verte. Je contemple la feuille espiègle, j’écoute ses paroles et, sous les précipitations, je m’autorise un départ vers la lande. Un personnage au gilet tissé de jour me précède, je dois saisir son éclat avant de me lasser, de m’infliger toute lassitude. Cette journée m’offrira, sous ses franges d’eau, un intermède avant des lendemains plus sombres.

Quelque chose de rouge et de feu

Je cherche le souvenir de nos maisons
pour y marcher sur les pavés rouges
Je cherche les odeurs de sueur du travail
Je cherche une chanson
ses intonations bleues dans les soirs d’enfant
Je cherche les mouvements les bras agités des parents
Je cherche quelque chose d’eux que j’ai gaspillé
quelque chose de rouge et de feu
les joyeux des étés
le son noir des voix d’ici et d’ailleurs
le goût d’une réunion arrosée de fleurs rouges
gorges bloquées
sans mots pour le dire

Cette faiblesse

A ces soirs incertains
dans la pénombre de la chambre
je reconnais l’angoisse
sur mon corps d’enfant malade
poursuivant au dehors
les pas de la mère
en-allée
Mon angoisse muette
et pourtant gonflant et oppressant
mon souffle
de coupable innocente
Mes yeux guettent
le reflet dans la vitre
J’écoute le bruit
des gonds de la porte qui ramènera
la silhouette connue
Et l’attente palpite et s’essouffle
Rien ni personne
pour me faire avouer
cette faiblesse cette blessure
première
imprégnée
et déjà définitive