la rubrique des mots-à-maux, mots-venus, mots-et-remords, mots-en-vie, mots-à-l’heur, mots-mie …

Ces mini récits sont écrits à partir d’une série de mots tirés au hasard des pages d’un livre ou d’une brochure. Vraiment au hasard…

AG#04#02#24

Toujours la même histoire – Il était resté à son bureau pour préparer les débats du lendemain. Il savait qu’il n’avait que cinq voix d’avance : il verrait bien le mois suivant s’il avait gagné son pari. En vrai politicien, il préférait suivre le cours de son époque. Il pensait en effet que les mouvements progressistes se rangeaient originellement devant la loi du plus fort. Et pour accompagner ses réflexions, il monta le volume de la radio qui diffusait en toute solennité « l’hymne du grand saut ». A chacun sa manière de faire !

Vingt cinq mots – L’échiquier – Jean-Philippe Toussaint

AG#25#01#24

Musique émoi – Quelle nécessité m’avait poussé à monter ces escaliers, à escalader la paroi au risque de me tuer ? Personne ne m’y avait invité, pas même mon meilleur ami. Seul, j’avais dû jouer des épaules, serrer les poings pour éviter les dégâts. Je n’avais plus aucun doute : au bout du parcours, il y avait ce clavier, je pourrais enfin y poser les doigts ! Je savais que la curiosité guiderait les habitants de ce coin, qu’ils se dirigeraient droit vers moi et vers cette musique que je leur offrirais. Je voyais maintenant que j’avais su repérer les raisons de mes actes et relever le défi. Après l’attente sèche et stérile de l’enfance, je commençais vraiment ma vie d’adulte.

Vingt-cinq mots – Jean-Baptiste Andrea – Des diables et des saints

Une brûlante journée – Une remarquable impression semblait la parcourir, comme une exquise sensation de faim, un désir de vie. Un tumulte, une façon d’admirer la sombre magie de cette journée la réchauffaient. Elle pensa : c’est un début de parcours, pas seulement un ton nouveau, une nouvelle attitude, mais une façon de sentir entièrement revue et corrigée ! Oui, elle se dit cela et elle en fut réconfortée au point de penser qu’elle allait pouvoir enfin écrire son premier roman psychologique.

Vingt-cinq mots – Joyce Carol Oates – Journal 1973-1982

AG#02#11#23

Cordiales associations
Souffrir la distraction des trouble-fêtes
Sentir l’isolement et partir seul
Voir les larmes versées conquérir la maladie
Isoler les racines élégantes de la vanité
Et se détacher des lois du monde

Vingt mots – Les plaisirs et les jours – Marcel Proust

Un humain sans défauts – Beau, mais indifférent à l’habitude du mariage. Puceau ? Peut-être… Parler à une femme ? Ce serait certainement la chose à faire, quoique… Ce n’est pas là sa foi. Ses baisers, il ne les dédie qu’à sa sœur. Mais il faudrait pourtant bien en finir, se décider un jour. Et que la mariée porte une immortelle robe de velours, dans un grand hall à l’architecture imposante ! Il n’en revient pas. Aurait-il pris la décision ? Ce serait son manifeste !!

Vingt-cinq mots – L’immortalité – Milan Kundera

AG#31#10#23

Rescapée – Elle avait résisté, pour ne pas se sentir dérangée au-delà du raisonnable. Les beaux jours étaient arrivés progressivement. La joie s’était répandue dans la maison, dans la rue. Sa mère dormait paisiblement dans son fauteuil. Un jour elle serait maman, aurait un enfant, elle aussi saurait donner de l’amour, bien plus que de l’amitié. Et quand la sonnette avait retenti, elle avait ouvert au passant, lui avait proposé de rester manger. Elle se sentait enfin éveillée, heureuse, prête à vivre dans l’abondance des sentiments, à poursuivre le chemin.

Vingt-deux mots – Mal de pierre, Milena Agus

AG#20#02#23

Va savoir ! – Le repos me rendait immobile. La rudesse des opinions prononcées avait agi sur mes nerfs. De nouvelles sensations, pourtant, me semblaient en accord avec de vieux poncifs que nombre de parents profèrent à leurs enfants. Brusquement, je fus consciente d’avoir survécu à de bien bizarres conversations. Il me sembla que depuis longtemps on lisait dans mes pensées par dessus mon épaule et cela produisit de petites et fines étincelles qui m’éloignèrent définitivement de tous ces gens qui m’avaient si régulièrement parlé pour tenter de me consoler ou au contraire de me convaincre.

Vingt huit mots – Rien que la vie (nouvelles), Alice Munro

AG#05#04#22

Fragiles mondanités – Il avait eu du remord de ne pas avoir invité à son cocktail la duchesse envers qui il éprouvait cette pitié où se cachait beaucoup du principe d’égalité qui l’inondait avec force ! Ce soir là, il regardait la bonne société réunie, ces orateurs rivalisant d’imagination. Et des sanglots lui seraient forcément venus s’il avait tenté de parler. Pour la première fois, il comprenait qu’il ne pouvait que souffrir de sa fragilité, cette faiblesse qui le condamnait à absorber comme un buvard les défauts de ses semblables.

Vingt cinq mots – Belle du Seigneur, Albert Cohen

Quel espoir ? – Les ténèbres s’engouffraient dans tout l’édifice. Un garçon descendait vers l’intérieur. Tout en marchant, de sa canne d’aveugle, il donnait de légers coups. Puis il s’abaissa pour fixer au travers d’un trou de serrure. Quel spectacle en attendait-il, écartelé depuis tant d’années dans sa condition ? Espérait-il entendre s’élever un cantique, comme les vagues d’un lac ? A quel avenir rêvait-il, son chapeau crasseux rivé sur son crane pelé ? Cherchait-il un moyen de se délivrer de son triste héritage d’animal grimaçant…

Vingt trois mots – La sagesse dans le sang, Flannery O’Connor

AG#19#02#22

Lendemains – Je marche dans l’île-feuille, sans apitoiement, sans claquements incertains dans l’obscurité verte. Je contemple la feuille espiègle, j’écoute ses paroles et, sous les précipitations, je m’autorise un départ vers la lande. Un personnage au gilet tissé de jour me précède, je dois saisir son éclat avant de me lasser, de m’infliger toute lassitude. Cette journée m’offrira, sous ses franges d’eau, un intermède avant des lendemains plus sombres.

Vingt mots – Nouvelles, Virginia Woolf

AG#19#04#21

Nuit d’avril – Je me tenais immobile, observant le rythme des ailes des papillons se reflétant à la fenêtre. Bientôt, à l’avant de la terrasse, se dessina toute la grandeur de l’heure tardive. Cette vision effaçait tous les problèmes. J’oubliais le hasard des douleurs et la blancheur de mes mains craquelées. Il était tard, la nuit d’avril descendait sur moi, je me blottissais dans la lenteur de l’instant.

AG#20#05#20

Femmes en danger – Encore une fois, Mesdames, vous n’allez pas manquer de flatter l’ego de votre Michael, son sourire de façade et son regard flou. La belle affaire, faire vos bagages, boucler vos mallettes, direction la Floride. Je la devine votre méthode : jeter des regards aguicheurs, vous parfumer plus que nécessaire, serrer votre taille dans de splendides robes du soir et plonger dans le grand tourbillon… Ne craignez-vous pas, Mesdames, d’exploser en vol, gâtées par tant de fric ? Et attention de ne pas vous laisser prendre dans les filets de votre grotesque chef. La relève pourrait être difficile devant un ogre sourd à vos plaintes !

AG#19#07#23

Elle  prie les oiseaux  – Elle vit, timide, un rien empêchée. Par je ne sais quels éléments… une atmosphère, la peur des fureurs, un parler trop vigoureux. Oui peut être tout cela. Elle reste souvent à demi cachée derrière sa bible défraîchie, les traits tirés par les veilles, nichée sous le porche de l’église proche, stoïque et réellement sage. Et soudain, certains jours on la voit taquiner la faune, l’alouette qui la frôle au matin. Qui devient alors sa reine, si proche derrière l’écran qui les sépare, si proche qu’il comble son besoin d’idéal.

AG#19#06#15

Celle qu’on appelle littérature  – Peut-elle briguer un tel sacerdoce ? Perplexe et soucieuse, elle rêve encore devant ses collections de livres. Elle parade sans doute en disant être née de la dernière révolution. Depuis longtemps, nous simples mortels, elle nous fait basculer dans l’imaginaire, nous plonge dans le passé, pourfend nos moindres évidences. Et comme un oiseau tambourinant à notre mémoire, de son petit rire, elle jubile devant notre soudaine prospérité intellectuelle.

AG#19#05#13

Guerre ou paix ?  – Les gravières s’étranglaient sous le fracas des pluies diluviennes. Dans le torrent, l’eau coulait visqueuse et sale. Autour de nous, seulement des champs déserts. Et pourtant on imaginait, là tout près, des animaux tanguer dans ce décor lunaire, gorges exsangues, langues acides. Nous savions qu’une louve antique, à l’amour viscéral et généreux, aurait été notre seule protection. Etions-nous le jouet du premier cataclysme nucléaire ? Personne n’a su nous montrer d’un index rassurant la fenêtre d’où une lumière fraîche nous aurait éclairés.

AG#19#05#04

Dernière chevauchée – L‘hiver sonne à midi dans ce lieu isolé. J’aurais dû chevaucher jusqu’à la plage, m’encorder aux ganivelles et faire le mort. Je serais resté l’enfant imitant les héros des Seize légendes maritimes. Dans ce panorama propice au rêve, le liquide bleu limpide mouille la pointe de terre. Ici plus que partout ailleurs, je me brise. Un peu triste, je recouvre à l’encre le sable accroché à mon corps. Il faudra encore un effort, regarder vers l’horizon pour m’éclairer une dernière fois, effilocher les vagues réminiscences et arriver au port.

AG#19#01#08

Miroir – A quelles légendes rêver pour entendre les cris des choses fragiles, quand sur les versants de corail la beauté des arbres nous fait pleurer. Un écho imperceptible porte au-dessus de la route le chant des feuilles de braise. Nos  corps soudain rodent et se fondent au dehors en ossements moutonneux. Et notre image se tient dressée dans le miroir de nos souvenirs.

AG#18#12#07

Entre chien et loup – Déjà l’automne vente le ciel d’une blancheur d’acier. Regarder au travers de la serrure un cœur jaune et humide se dessiner commune une lueur entre chien et loup. Il faudrait invoquer tous les fers à cheval, les trèfles à quatre feuilles et les rameaux d’olivier pour cesser de se sentir bancal. On se pencherait alors vers l’ami présent. Et les feuilles cirées se casseraient et montreraient leur face d’hiver avancé.

AG#18#11#18

In partus– Je progressais dans les couloirs des écuries quand un palefrenier nouvellement embauché me dit « Fœtus abscons, remonte le couloir de ta création et imagine une autre issue ». Dépité, je retournai sur mes pas et me retrouvai à l’entrée du gynécée. Les coryphées me hélèrent pour m’expliquer leur non désir de procréation assistée. Je fus mis devant l’évidence de mon sort et me résolus à réfléchir à la situation. Fallait-il s’obstiner à faire acte de présence ? Visiblement, le fœtus était passé de mode…

AG#16#09#18

L’homme au chapeau – C’était les vacances de printemps, si je me souviens bien. J’approchais de mon cinquantenaire et mes rêves intérieurs me faisaient aspirer à quelque chose de nouveau. Je n’assumais pas tout à fait l’étape qui s’annonçait et mon travail ne me procurait plus beaucoup de plaisir. Un ami m’avait prêté un livre : j’y découvrais un univers, celui de la poésie et une présence, celle de l’homme au chapeau, tantôt sous le soleil de midi, tantôt la nuit sous les étoiles. Et ces mots qui se dévoilaient au fil des pages du petit recueil m’offraient une approche singulière des choses, peut être la clé de mes futurs rêves, une amorce de solution pour affronter les années. Imaginer d’autres aventures, d’autres histoires comme celle de l’homme au chapeau ?

AG#19#03#18

Confession – Jusqu’à quand était-elle restée fidèle ? Sa part de femme normande diablement piquante avait toujours été pour toi une évidence. Dans ce livre, ses déclarations avaient fait un véritable fracas, un retentissement révélateur de son côté « cigale vagabonde ». Au fond, tu savais qu’elle se livrait tout entière, dans un geste de poésie… Mais en fait, rien ne s’accordait dans son histoire puisqu’un jour elle avait choisi de s’assassiner. Alors, tu as cueilli du côté du champs spirituel toutes les fictions qu’elle t’avait offertes. Et maintenant, c’est avec elles que tu vis.

AG#24#03#18

Leçon de poésie – On dit que la fable est leçon de moralité… Ne nous l’a-t-on chanté tout au long de notre enfance ? Une fois adulte, nous oublions ces sages considérations. En effet, qu’avons-nous à faire de réflexions de lecteurs de poésie, de dessins plantés dans des décors chimériques ou d’instantanés photographiques manipulés par des magiciens ? Nous préférons assouvir nos désirs commerciaux, pensant que c’est pour notre bien, fous que nous sommes ! Et nous vivons sans assumer l’enchaînement de nos cinquante, de nos mille envies. Oui bien sûr, en ne tirant aucun enseignement de ces leçons de poésie, nous avons perdu le goût de l’éloquence. Entre nous, c’est bien dommage

AG#07#04#18

Fédor et Romy – Voilà le titre du film dont j’aurais aimé être le réalisateur. A partir de ces deux prénoms, sur le mode cinéma d’auteur, j’aurais par exemple essayé d’élucider la mystérieuse histoire du couple. Lui prêt au départ, décidé à aller soigner sa langueur loin d’elle. Elle, toujours exceptionnelle, particulière, achevant les scènes sur des éclats de voix, dans un volume et une langue intenses. Puis quittant finalement ce monde dans un rayon de soleil éblouissant. Mais, comme toujours incroyant, crédule, timide, je n’ai hélas ! su mettre à mon tableau de chasse aucune aventure de cinéma…

AG#19#04#18

Premier coup de téléphone – Dans le brouillard de ce pays sévère va peut être se renouveler une aventure dont je ne sais plus expliquer l’origine. L’appel de Pierre, depuis son bureau, prend aujourd’hui une attractivité nouvelle. Il est possible qu’il veuille nous expliquer collectivement le sens de notre séjour ici… Je sens que sa parole se civilise, qu’il veut nous valoriser pour mieux nous unir. Va-t-il nous offrir un tube animé du souffle qu’il donne à toutes ses créations ? Deuxième sonnerie : au bout du fil, s’accompagnant à la guitare, Pierre chante sa nouvelle chanson qu’il a titrée La fête de la méduse. Fiction sexuelle absolue, son rythme donne immédiatement le ton à ce week end surprise, dans ce lieu si particulier où il a réuni toute l’équipe.

AG#13#05#18

Education parentale – Encore une fois, j’ai écouté les conseils des responsables… Je vois bien qu’Aurélien et Paul ne font pas comme moi. Ils arrivent à monter les projets pour l’école, en souplesse, avec l’approbation de tous. Moi je ne sais pas transformer mes idées ou mes envies, chaque thème qu’on me suggère, je l’adopte et hop… J’en suis arrivée au stade où ce sont les parents qui, chaque année, décident des sorties des enfants. La dernière en date : un vendredi au musée, le partage de la beauté, indispensable à la jeune génération, blablabla… Non il va falloir que je me regroupe, que je fasse un peu de méditation. Finalement la pensée est la seule chose vraiment importante et, surtout, il faut y habituer les plus jeunes. Je vais proposer de faire concourir la classe sur le terrain communal à la Grande Epreuve de la Réflexion. Et ils verront un peu de quelles idées je me chauffe…

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