« Mamy, je t’aime trrès beaucoup fort ! » C’est ainsi que Nina, cinq ans, prononce les superlatifs français : elle y glisse ce chant et cette tonalité de gorge que lui a soufflé l’apprentissage d’une langue nordique. Elle aime d’ailleurs trrès beaucoup de nombreux êtres et de multiples objets ou situations. C’est sa manière d’exprimer émotions, désirs et parfois colères. Notre communication – de grand-mère à petite fille – y trouve parfois son compte mais reste tout de même encore très limitée (même si trrès beaucoup signifie tant !). Quand le dialogue tourne court, ce qui est souvent le cas au téléphone, à cette distance de trois mille kilomètres rafraîchie par un écart d’au moins vingt degrés Celsius, le recours au clavier d’un smartphone peut sauver la situation. La mamy que je suis reçoit alors – le papa ayant prêté l’instrument à l’enfant – une série de cœurs roses précédés ou suivis de drapeaux bleu-blanc-rouge. Nina veut montrer par là son origine, et j’y vois une petite marque de délicatesse pour sa grand-mère qui a laissé sa progéniture créer la sienne si loin d’elle ! Je ne peux m’empêcher de m’attendrir devant les émoticônes gentiment choisis par l’enfant et m’empresse de lui retourner tous les cœurs roses et rouges disponibles sur mon smartphone, sans oublier le drapeau bleu à la croix jaune qui montre que « Oui, j’ai finalement accepté le fait que mes enfants soient scandinaves ». L’épisode se reproduit régulièrement, et je suis à chaque fois trrès beaucoup heureuse d’entendre ma petite fille entamer notre conversation. Hier, elle a répondu d’une voix rassurante à mes questions météorologiques, « Non, Mamy, il ne fait pas trrès beaucoup froid ! ». A ma grande satisfaction à cette veille de l’hiver.
Rock around the Chapel
- Auteur de l’article Par adminanna
- Date de l’article 4 octobre 2022
Septembre va se terminer, fermer la gueule de l’été pendant que les nuages s’amoncellent ici ou là, prêts à éclater au-dessus de quelque tête. Septembre est sale et méchant, tête de mule et ventre d’ingrat. Septembre n’a rien qui vaille la peine de s’y étendre. Sa couverture annonciatrice d’hiver est déjà tachée d’ombres. En quel monde veut-il nous jeter ? Les beaux jours, les soleils et toutes les chaleurs, il les efface, nous replonge dans le quotidien, le vrai, le dur qui autour de lui n’empêche pas le monde de tourner la boule à l’envers.
La fée Mélusine se prendrait pour moi, une image coloriée, féconde et légère. Je la suis dans des méandres d’enfance, mais la garder auprès de moi adulte, me gêne, m’oppresse. Une fée pour quoi faire, une gardienne, une mégère … Apprivoise-la disent mes sens, mets-la au pli dit mon cerveau. J’en connais pourtant une gentille image, une légère caresse sur la peau. Même son nom est une chanson : Mélu nous envoie dans la lune, Zine sonne tellement doux. Ne m’appelait-on pas Mélounie… Je suis à moi seule une Mélu-Zine méconnue, endormie même éveillée, maladroite et rigide dès le pied posé à terre. Sauter, rire, danser comme la fée, dans les flûtes de ses syllabes. La respirer, la rendre dans mon souffle clair, lumineux et faire naître la douceur. Instiller le simple goût du jour autour et dedans ceux que j’aime, les forcer à entendre mélu-ziner, les forcer à aimer son air enluminé. Les forcer ? Mais non… On ne force pas l’amour, même celui de Mélusine !
Le village
- Auteur de l’article Par adminanna
- Date de l’article 26 août 2022
Des maisons alignées
pas farouches mais hagardes
habitées par des femmes des hommes
pas farouches parfois hagards
L’humanité en minuscules
dans un village quelconque
°
Le village est un abri
pernicieux
Il attise les bruits
rapproche les limites
Quand prendrons-nous
l’envol qui sauve ?
°
Dans chaque village
respire une pierre
qui a recueilli
les souvenirs
Cette pierre est cachée
le plus souvent
La chercher
est notre seule chance
d’un jour
voir dans l’avenir
Texte proposé – et non sélectionné – au Concours de Nouvelles « 48h pour écrire » organisé par Edilivre
Thème : Et si j’étais un animal, lequel serais-je ?
Je sais que j’agace, que j’effraie par mes vols saccadés et imprévibles, mes bourdonnements, mes vrombissements. Ce n’est pas pour rien que l’on m’appelle Buzzygirl !
Oui, je vois bien que je la dérange, la dame en train de prendre un repos bien mérité, tranquillement installée sur sa chaise longue. Je suis venue chez elle, attirée par ses plates-bandes, ses massifs, ses allées fleuries. Dans ce quartier, pas de meilleur coin à butiner. La jolie femme dans son jardin a la main verte, elle s’y connait en espèces de toutes sortes, des plus odorantes aux plus discrètes, des éphémères aux vivaces.
Depuis ce matin, elle n’a pas encore fait attention à moi. Il faut dire que j’ai pris la peine d’enfiler une jupe verte et un chemisier fleuri. Plus je me camoufle, moins je risque l’affrontement avec les hôtes de ces jardins.
La voilà qui se lève pour continuer sa tâche matinale. Elle a dans la main son outil de prédilection, un sécateur à bouquet. Attention de ne pas l’agacer de trop près. Je sens qu’elle va me priver bientôt du nectar de ces giroflées que je comptais récolter ce matin.
Je ne vous avais pas précisé : je suis abeille ouvrière et l’on attend de moi pas mal de travail en échange de mes balades dans les jardins. Je ne peux perdre une journée sans fournir à ma reine le fruit de mes excursions.
Je suis très excitée ce matin, c’est vrai ! C’est que je dois être efficace, productive, un peu comme la femme que j’observe en ce moment. Mais contrairement à elle, je n’ai pas la vie devant moi. J’ai l’air en forme, comme ça, bien bronzée, coiffée et apprêtée comme une pin-up dans ma jolie tenue, mais je n’ai pas l’été devant moi. Mes jours sont comptés. Mon travail est tellement épuisant que, me croirez-vous ? je ne serai plus de ce monde avant l’automne.
Mais je m’égare, je discute, je palabre… Pendant ce temps, jolie Madame me tend le piège auquel je ne m’attendais pas de sa part. Je ne sais pas pourquoi je suis si confiante ce matin, habituellement je me méfie davantage. Des odeurs suspectes m’avertissent souvent que le danger est proche. En pleine campagne surtout, je hume de loin les relents mortifères qui balayent les champs. Et je les vois venir les hommes avec leurs engins. Eux n’ont jamais fait attention à moi. Mais attention, pas tombée de la dernière pluie, la petite Buzzygirl ! Dans ces coins là, je me camoufle sous ma cape couleur de sable, mon petit bonnet vert me protégeant des sales émanations de leurs outils. Ce n’est pas de la poudre dorée qu’ils dispersent, il n’y a pas de gentils marchands de sables dans ces contrées dangereuses.
Et oui, je sais qu’il ne me reste pas grand temps à vivre. Mais ce matin, je me sentais si jeune et jolie en jupe verte, couleur de l’espérance ! Le jardin à plates-bandes m’accueillait si gentiment. Du travail à portée de main, sans trop de fatigue. Butiner les giroflées, les géraniums, puis passer aux lavandes, aux marguerites, aux oeillets… Et ramasser un joli butin. « C’est ma reine qui sera fière de moi ! » me disais-je en commençant mon travail matinal.
Et voilà que ma journée vire à la désillusion. Ma jolie Dame a repéré quelques pucerons ici et là. Ces pauvres petites bêtes n’ont pas eu comme moi l’idée de se camoufler. Je me tiens prudemment à distance. La dame est en train d’agiter sa bombe, des giclées de poison se répandent sur les massifs. « Pas folle la guêpe » pourrais-je dire, elle a mis son mouchoir sur son nez. Elle sait bien que l’air de son jardin perd tout d’un coup de sa fraîcheur. Il y a danger, elle l’a bien compris. Et moi qui la trouvais parfaite. Je vous l’avoue maintenant, j’avais pris l’habitude de m’habiller comme elle pour venir dans son quartier, tellement je l’admirais.
Elle ne m’apercevra pas aujourd’hui. Je suis obligée de battre en retraite, même ici je risque trop. Mon contrat d’ouvrière ne me permet pas de mourir avant la fin de l’été. Ma reine m’attend avant la tombée du jour pour récolter le produit de mon travail. Moi qui croyais avoir trouvé le jardin idéal !
« Et l’enfant dort comme il rêve, enroulé au lendemain »
- Auteur de l’article Par adminanna
- Date de l’article 30 juillet 2022

