Nostalgie

Rue des Lombards

Printemps 1940 dans un village du Languedoc. Ici, la guerre se passe au fond des cours, dans les remises et les cuisines. La guerre des femmes qui font vivre la famille. Autour d’elles il y a des enfants, les leurs bien sûr mais aussi les autres. Des tout petits et des gamins, pas encore des adultes, ils ne sont pas partis.

Noélie Salviatti a deux filles. La plus jeune a tout juste un an. La grande est raisonnable, elle est déjà le soutien de sa mère. L’hiver est derrière elles maintenant, un hiver de plus, ou de moins, c’est selon. On a tant bien que mal réussi à s’en sortir. Et puis dans le village, c’est le sort de tout le monde. Faire les choses bonnes et nécessaires, ce qu’il faut pour le quotidien.

Noélie est heureuse car l’été va venir bientôt. Ce sera plus facile pour elle. Sa grande fille va à l’école, c’est bien. Elle est avec d’autres enfants, hors de la maison et des soucis. Le jour où on lui demande si elle veut prendre chez elle deux enfants, Noélie hésite un peu. Deux garçons, à la ville leur maman a du mal pour la nourriture. Alors qu’ici à la campagne c’est plus facile bien sûr. Et puis, avoir peur, se réfugier dans les caves à cause du danger, ce n’est pas une vie pour des enfants. Monsieur le Curé vient lui parler de la famille. Les garçons s’appellent Pietro et Paolo. Ils habitent avec leur maman rue des Lombards tout près de la cathédrale. Deux petits italiens… Noélie pense à son italien à elle, absent. Il est venu de Lombardie il y a dix ans. Dans le village, on les observait ces hommes venus d’ailleurs. Comme ils étaient travailleurs, ils sont restés. Et on les a acceptés, même pour faire la guerre, ils sont partis eux aussi. Alors elle ne réfléchit pas bien longtemps, elle dit à Monsieur le Curé qu’elle est d’accord pour s’occuper des garçons.

Ils sont restés presque une année. Ils ont fait partie de la famille et du village, ils ont vécu comme les autres enfants. Noélie a continué à faire le travail qu’il fallait. Encore un peu plus dur à cause des quatre enfants. Mais les garçons, c’était pour elle comme un réconfort. A huit et onze ans, on est capables d’aider un peu. On fait aussi des bêtises. Comme ce jour où Noélie leur a demandé de ramasser les haricots verts, ses plants jeunes et vigoureux, elle ne les a plus vus ensuite. Les garçons avaient récolté jusqu’à la racine…

Et puis un jour son mari est revenu du front, la guerre n’a pas duré si longtemps finalement. Il revenait avec son camion, celui avec lequel il avait été réquisitionné neuf mois plus tôt. Il rentrait au moment où les garçons étaient prêts à retourner chez eux. Et dans leurs yeux on sentait comme un regret, celui de ne pas être restés près de cet homme un petit bout de temps. Quinze jours seulement après son retour, le père les a raccompagnés à la ville, assis tous les deux cote à cote dans la cabine du camion. La guerre était finie, il fallait qu’ils rentrent chez eux pour retrouver leur mère.

A la maison, les filles parlaient des deux garçons. Elles racontaient à leur père ce qui les avait occupés, les jeux, l’école et tout le temps passé. Petit à petit, la vie reprenait ses habitudes d’avant. Neuf mois après Noélie a mis au monde un garçon, un fils. Et quand le père est allé à la mairie il a dit qu’on l’appellerait Pierre, et aussi Paul, Pierre Paul Salviatti.

Un été 70

On avait renouvelé la garde robe de l’été. Chaque fille avait eu sa grenouillette en éponge, un maillot deux pièces et un chapeau cloche en cretonne fleurie. Le mien était rouge et bleu, ma grenouillette à fines rayures jaunes et vertes et mon maillot bleu marine à gros pois blancs. On n’avait visiblement pas pensé à accorder les couleurs et les motifs. Mais c’était les vacances et c’était bien. Il faisait chaud, la mer était belle et la plage, une grande plage de sable fin. De la maison où nous avions loué le premier étage pour un mois, on avait sous les yeux l’immensité du ciel et de l’eau, bleue, verte ou grise selon l’heure. Des voiliers et d’énormes bateaux de commerce sillonnaient sans cesse l’horizon face à nous.

On passait des heures sur une grande terrasse couverte, salle de jeux et salle à manger à la fois, libres de rire, de crier ou de nous chamailler. La cuisine était une pièce presque vide où un fourneau avait été casé, des années auparavant, sous un ancien manteau de cheminée, un évier occupait un coin, le seul meuble était un buffet de bois sombre exagérément ouvragé. La table avait pris ses quartiers d’été sur la terrasse. C’est dans la cuisine qu’on improvisait chaque soir une salle de bain, se décrassant à tour de rôle, debout dans une grande bassine remplie d’eau chaude. De l’intérieur de la maison sortaient selon le temps ou le moment des odeurs particulières : celle du pain humide les jours gris, le parfum gras et persistant de la cuisine du midi, qui envahissait nos chambres à l’heure de la sieste, ou encore la senteur tiède et fade du savon et de la poussière se mêlant pendant la toilette. Le soir, c’était autre chose : de la mer et des jardins des villas voisines montaient jusqu’à notre terrasse le parfum salé des embruns et celui des seringas et des lauriers en fleurs.

Les vacances étaient longues, chaque journée ressemblait à la veille et au lendemain avec la matinée à la maison et l’après midi à la plage, où nous arrivions après la sieste et restions jusqu’à la chute du soleil derrière la montagne d’Agde. On désignait notre plage du nom d’un petit kiosque de bois qui servait de restaurant, le Kalinka. Ce nom slave dénotait dans notre pays méditerranéen. Plus loin, d’autres baraques en planche portaient des appellations plus familières comme l’Olivier, le Ponant. Pour y parvenir, nous devions longer sur un bon kilomètre une avenue bordée de belles maisons de vacances. Nous imaginions des villas luxueuses cachées derrière ces hauts murs sur lesquels les propriétaires avaient fait incruster dans le ciment des morceaux de verre tranchants. Et nous arrivions en général sur la plage en chantant en chœur ka-ka, ka-ka-lin-ka, ka-lin ka-ma-ya !

Une matinée ou deux par semaine, nous partions à pied pour la ville en suivant la corniche. On laissait sur notre droite le théâtre de la mer et le cimetière marin, ces deux lieux improbables surplombant la côte rocheuse et abrupte à cet endroit. Ni la curiosité ni le hasard ne nous ont jamais fait pénétrer dans ces endroits qu’il nous semblait suffisant de contempler de loin. Notre marche nous conduisait au centre ville, jusqu’aux halles où, sous la grande verrière, nous déambulions dans le bruit et l’agitation devant les étalages de poissons, de fruits et de charcuterie. Nos mères achetaient des soles, mets cher et recherché que, nous les enfants, nous n’appréciions pas suffisamment. Mais il était impensable de passer des vacances à la mer sans manger de ce poisson qui fortifie la jeunesse…

Quand approchait la fin du séjour, nous étions bronzés, des mèches blondes étaient apparues dans nos cheveux châtains et nos joues avaient pris des rondeurs. Bref, on rentrait en pleine santé. On avait profité des vacances, joué, crié, chanté, dormi, mangé à satiété. Mais on n’avait pas nagé. Car aucun de nous ne savait nager.