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Impressions & Souvenirs

Rouge

C’était une maison de chaux, presque troglodyte. A l’intérieur, sur ses murs blanchis, une peinture rouge dessinait des mains. Elles formaient une guirlande qui enserrait les pièces, les reliaient les unes avec les autres, courant de bas en haut. Et de chaque doigt naissaient d’autres mains. Cette image rappelait les peintures et dessins de Cocteau au trait juste, parfait.

Une femme avait réalisé cette œuvre, il en ressentit la réalité comme une évidence, le devinant au choix de la couleur des mains : rouge-sang. Des mains qui avaient servi à donner la vie, puis à accompagner. Qui ? Des enfants bien sûr, des nouveau-nés bercés et caressés, nourris, guidés jusqu’à devenir grands.

Et la maison lui apparaissait comme une enveloppe de protection où il pourrait vivre au milieu de ces liens caressants, se laisser prendre par la main et ne plus lutter.

Il sentit en s’éveillant que son rêve l’avait protégé un instant, même bref (comment savoir si notre rêve a été long, si au contraire il n’a duré que ces quelques secondes qui précèdent le réveil ?). Il sut qu’il devait s’efforcer de laisser l’effet durer, que sa journée et les jours suivants devraient se souvenir de la maison où il se blottirait dès qu’il sentirait à nouveau le poids des mauvais jours de l’enfance. Et à nouveau retrouver ce refuge sorti de son subconscient.

Un rêve doux, avec sa part de merveilleux… Pourrait-il un jour, un instant, le vivre à nouveau ?

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Poésie

Sons et vibrations

Autrefois on vibrait
Sur une voix une parole

C’étaient celles d’un père d’une mère
qui remplissaient tout l’espace

Les jeunes les vieux
s’entendent-ils encore…

Les sons les paroles ne tambourinent
plus sur les mêmes peaux tendues
des mêmes tambours

L’amour a changé de son
ne vibre plus aux mêmes contacts

 

 

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Poésie

1 image 1 texte

Les hommes sont amers
comme le goût
de leurs erreurs

Ils s’attirent s’aiment
se détestent se lamentent

Fous comme des oiseaux
affolés par le halo aveuglant
ils cognent et tapent
contre leur raison envolée

Le jour la nuit
les hommes vivent
de rêve en rêve –
perdus pour leurs illusions

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Poésie

Sans cesse poser la question…

Existes-tu au jour
aux heures de nuit
de ta gorge à tes membres
des pleurs de pluie
aux arches des près ?
Existes-tu froissée
au vent au chant
des feuilles rafraîchies
et aux ombres changées ?
Existes-tu comme moi
amère fleur déflorée
feuillage fané ?
Existes-tu
et vivras-tu
la dernière journée
la dernière nuit
du dernier souffle ?

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Impressions & Souvenirs

Journal 1972

Retrouver au fond d’une armoire un vieux cahier de comptabilité utilisé comme carnet (pompeusement baptisé Journal) et replonger cinquante ans en arrière.

Je trouve aujourd’hui l’image de ces enfants à la fois alertés, inquiets et innocents, judicieusement choisie pour orner le buvard. Ils (les enfants et le buvard !) m’avaient sans doute aidée à absorber les mots que je n’avais pas osé écrire noir sur blanc.

1972 n’est pas une année au hasard. C’est le moment où j’ai choisi de noter, de décrire – même maladroitement – le changement qui commençait à bouleverser ma vie : la prise de distance lente mais devenue très vite inexorable d’une sœur aînée. Elle était un modèle et ce modèle s’enfuyait, glissait au fur et à mesure que les mois passaient.

Dans le désarroi de cette année de mes treize ans, je n’avais trouvé que cet échappatoire : fixer mes réflexions sur ce papier fané comme allait bientôt l’être notre vie commune.

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Ecrits courts

Question de genre

Elle jurait qu’elle n’aurait pas d’enfant. Peut-on jurer pareille chose ? Y penser comme à la décision d’une vie ? En tout cas, elle évitait les occasions de renier cette décision, donc de commettre l’acte sexuel qui aurait tout gâché. D’ailleurs, l’acte en lui-même ne la tentait pas vraiment. Ceci expliquant peut être cela… Un acte de soumission à un H. Ah ! Ah ! Elle ne pouvait pas même écrire le mot, et penser à la chose la perturbait. Une seule fois, en vérité, elle s’était laissée aller. Avec un copain de lycée. La chose avait été bâclée par les deux adolescents. Elle était assez proche de ce garçon, et elle lui plaisait depuis un an, peut être deux, elle s’en était quand même rendu compte.
Son existence était avant tout intellectuelle, des désirs, des pulsions, en avait-elle eus, en avait-elle ? Au fond, quels étaient ses penchants ? Était-elle homosexuelle ? L’idée l’effleura quelque temps. Mais vraiment, non, elle ne se sentait attirée par aucune fille. Rien, elle ne devait être rien finalement. Ni homme ni femme, ni hétérosexuelle, ni homosexuelle. Alors, à quoi bon jouer l’amoureuse… Perverse ? Non plus, elle n’était pas perverse, rien chez elle ne collait à la définition.
Petit à petit, l’idée germa, prit de la consistance dans son esprit. Elle y pensa pendant des mois, pesant les pour et les contre de la décision qu’elle s’imaginait pouvoir prendre. La documentation était à portée de qui voulait en savoir plus long. On était passé de la société sexuée à l’époque de tous les possibles. Dans beaucoup de domaines et dans celui là en particulier. Dès l’école, très jeunes, les enfants étaient mis face à la question de « genre » et pas seulement dans leurs leçons de grammaire. L’écriture même avait absorbé l’inclusivité et – presque – plus personne ne s’en étonnait.
Après ce temps de réflexion, elle décida qu’elle se ferait opérer. C’était une intervention relativement facile : l’ablation des deux seins relevait quasiment de la chirurgie esthétique devenue courante. Ses cheveux noirs, elle les porterait désormais très courts. Mais comme elle n’était décidément pas homosexuelle, elle le savait maintenant, elle ne chercherait pas non plus à tout prix à devenir garçon. Donc, elle garderait son sexe de fille. Eh bien oui ! Elle ferait de sa personne un être à part, entre l’hermaphrodite et le garçon manqué.
Un être qui aurait tiré un trait sur l’amour ?

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Poésie

Des haïkus dans la revue ARPA

« Instants d’un été », quinze haïkus libres – Revue ARPA n° 143

Dans la houle d’été
la fumée
de la fournaise

A la chaleur âcre
des pins en feu
mes pensées divaguent

Eté précoce
Des pluies de sable
pour offrande

Nuit et jour
se succèdent
sans frissons

Routes écrasées
Passants éblouis
d’un soleil lourd

Blés mûrs
le long des routes
grises et fumantes

Aux carrefours brûlants
Des pensées
échauffées et apeurées

L’eau perle
au front
Absente des sources

Eau courant
le long du chemin
Rien qu’un souvenir

Terre craquelée
Les pensées
s’étiolent au soleil

Confort d’un soir
doux et lent
Matin oppressant

Récolter le fruit
mûr et coulant
Instant révolu

Pies rapaces
épient
les miroirs de l’été

Quand sortir
et humer
le matin en éveil

Roses fanées
Si vite
en automne

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Revue ARPA

« LES SAISONS », parution au n° 143, mois du printemps

J’entends le crépitement du soleil
qui bout sur les herbes
Et elles s’enflamment
quand la chaleur monte
Je l’entends depuis l’enfance
quand le lait brûlait dans la casserole
en furieux débordement
le long du fer chauffé à blanc
J’entends le crépitement des voix
de ces matins
au sud de la ligne qui touchait les espoirs

Un vent salé
mouille mes joues
Sous la lumière chaude
le ciel jette des armes de feu
sur l’herbe jaune et rare
comme mon souffle d’enfant

L’herbe sèche au fort soleil
habite les rides
de nos maisons fatiguées
Et inlassablement
croît et embellit
sur les tombes
et leurs mains endormies

 

Soleil faible
amaigri de toute sa pâleur
Nous devions aller
le vent le froid enlacés
Nous sommes restés assis prostrés
Cachés sous la laine
des lumières intérieures
nous cherchons la dernière chaleur
La lueur s’efface et dans le soir tombant
nous rêvons mollement
L’hiver est un voyage usé

Cette nuit l’arbre a été abattu
mutilé par des outils
L’homme à ce travail
a oublié son passé
sa naissance de feuille et d’eau
Les branches sont tombées
lavées sous une pluie soudaine
Une odeur de ramure
me touche au visage
Sauver cette trace
avant qu’une nouvelle nuit
n’endorme le désordre

Le vent a cessé
la chaleur a pris tout l’espace
Je vois s’éteindre la verdure
sous les mousses sèches
Je voudrais me couvrir d’herbes
poussées sous les menthes
et me noyer
dans un décor de fraîcheur
pour sentir les choses