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Ecrits courts

Revue CARACTERE

Parution dans le 33ème numéro de la revue CARACTERE du texte Les Saisons sur le thème proposé : « Les masques tombent ».

 

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Ecrits courts

Question de genre

Elle jurait qu’elle n’aurait pas d’enfant. Peut-on jurer pareille chose ? Y penser comme à la décision d’une vie ? En tout cas, elle évitait les occasions de renier cette décision, donc de commettre l’acte sexuel qui aurait tout gâché. D’ailleurs, l’acte en lui-même ne la tentait pas vraiment. Ceci expliquant peut être cela… Un acte de soumission à un H. Ah ! Ah ! Elle ne pouvait pas même écrire le mot, et penser à la chose la perturbait. Une seule fois, en vérité, elle s’était laissée aller. Avec un copain de lycée. La chose avait été bâclée par les deux adolescents. Elle était assez proche de ce garçon, et elle lui plaisait depuis un an, peut être deux, elle s’en était quand même rendu compte.
Son existence était avant tout intellectuelle, des désirs, des pulsions, en avait-elle eus, en avait-elle ? Au fond, quels étaient ses penchants ? Était-elle homosexuelle ? L’idée l’effleura quelque temps. Mais vraiment, non, elle ne se sentait attirée par aucune fille. Rien, elle ne devait être rien finalement. Ni homme ni femme, ni hétérosexuelle, ni homosexuelle. Alors, à quoi bon jouer l’amoureuse… Perverse ? Non plus, elle n’était pas perverse, rien chez elle ne collait à la définition.
Petit à petit, l’idée germa, prit de la consistance dans son esprit. Elle y pensa pendant des mois, pesant les pour et les contre de la décision qu’elle s’imaginait pouvoir prendre. La documentation était à portée de qui voulait en savoir plus long. On était passé de la société sexuée à l’époque de tous les possibles. Dans beaucoup de domaines et dans celui là en particulier. Dès l’école, très jeunes, les enfants étaient mis face à la question de « genre » et pas seulement dans leurs leçons de grammaire. L’écriture même avait absorbé l’inclusivité et – presque – plus personne ne s’en étonnait.
Après ce temps de réflexion, elle décida qu’elle se ferait opérer. C’était une intervention relativement facile : l’ablation des deux seins relevait quasiment de la chirurgie esthétique devenue courante. Ses cheveux noirs, elle les porterait désormais très courts. Mais comme elle n’était décidément pas homosexuelle, elle le savait maintenant, elle ne chercherait pas non plus à tout prix à devenir garçon. Donc, elle garderait son sexe de fille. Eh bien oui ! Elle ferait de sa personne un être à part, entre l’hermaphrodite et le garçon manqué.
Un être qui aurait tiré un trait sur l’amour ?

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Ecrits courts Humeur

Elle s’appelait Ode

C’était la dernière journée du séjour. On avait choisi ce troisième musée dans notre pérégrination familiale dans la ville du Nord. On avait trainé nos semelles sur les trottoirs et arpenté de nombreuses salles, pas à la recherche de l’art à tout prix, mais pour se mettre à l’abri de la météo de février. Le thermomètre était monté guère au-dessus de zéro, les nuages cachaient le soleil et, par moments, un petit vent sec nous fouettait le visage. La Scandinavie l’hiver.

Quel hasard m’a donné de la croiser ? En entendant notre bande parler français, elle s’était approchée. Comme serveuse dans le restaurant du musée, elle n’avait pas souvent l’occasion de retrouver sa langue maternelle. Pour elle, l’anglais était courant, elle n’avait pas assimilé le suédois comme elle aurait pu, ou dû ?

Nous discutons, elle avoue qu’elle termine avec joie son cinquième et dernier hiver suédois. Elle n’en peut plus, son retour en France est prévu le lendemain. Comme nous ! Notre vol nous attend le vendredi matin à Arlanda, direction Montpellier via Amsterdam.

Moi : et vous, où rentrez-vous ?
Elle : Grenoble !

J’aurais pu la féliciter, la décorer, cette jeune femme qui avait décidé de quitter la France pour tenter sa chance ailleurs, dans un pays du Nord, si différent. C’était courageux, je le savais. Mais, voilà, elle n’y était pas parvenue.

Moi : vos parents doivent être contents de vous voir revenir !
Elle : oui, toute la famille m’attend, c’est ma mère qui est ravie !

Et là, je me demande encore comment je n’ai pas giflé la jeune fille ! Quelle claque elle m’assénait tout à coup.

Elle : c’est votre fils qui parle très bien suédois ?
Moi : il vit ici depuis douze ans !
Elle : la personne un peu typée asiatique, c’est sa femme, et ce sont leurs filles, les petites brunes ?
Moi : oui, il s’est marié avec une suédoise.
Elle : alors, c’est la belle histoire !

Ode est maintenant de retour en France. Déçue peut être de n’être pas allée au bout de son aventure en Suède. Moi, je pense souvent à sa mère. Et à sa belle histoire à elle, le retour de sa fille ! Mais là, je me sens vraiment minable et égoïste. Tout à coup, c’est moi que j’aurais envie de gifler !!

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Ecrits courts Impressions & Souvenirs

La mémoire couleur

Il m’arrive souvent de lancer mentalement ce que j’appelle le jeu de la mémoire muette. Passer très rapidement d’un souvenir à un autre, laissant l’esprit, les yeux, les oreilles reconstituer un moment vécu il y a longtemps. Ce jeu est difficile, comment puis-je être sûre en l’espace de quelques secondes de retrouver tout ce qui entoure un instant très précis du passé ? Et pourtant, les éléments qui me reviennent ont sans doute eu suffisamment d’impact pour me laisser ces étranges et si fortes impressions.

Il suffit d’un léger effort de concentration et la machine se met en marche. Le jeu commence… Je vois la terrasse d’une maison de vacances au bord de la mer un matin d’août, je suis à genoux sur un fauteuil en bois de châtaignier, accoudée face à la mer bleue, elle occupe tout l’horizon, de gros bateaux marchands traversent l’espace fermé à gauche et à droite par les piliers extérieurs de la terrasse couverte, c’est un spectacle qui me fascine. Je bascule ensuite très vite vers un dimanche matin, je suis assise au premier rang de notre église à côté d’une camarade qui ne cesse de fouiller dans son panier de plastique tressé sur lequel sont collés de grosses fleurs et des fruits colorés que je trouve de très mauvais goût, comme son agitation nerveuse pendant la messe. Puis je me revois quelques secondes après en voiture avec deux de mes cousins, mon oncle et ma tante occupent les places à l’avant, ce sont d’autres vacances, cette fois en Italie, sur une petite route longeant le lac de Côme et nous comptons en riant les nombreux panneaux routiers destinés à attirer l’attention des automobilistes Caduta massi -chute de pierres.

Les exemples sont multipliables à l’infini. Encore faudrait-il y ajouter ce qui accompagne les images visuelles : odeurs, parfums, sons, musiques, voix. Sel, embruns, jardins en fleur, circulation automobile sur l’avenue, relents de la cuisine attenante à la terrasse de la maison de vacances ; encens et poussière, prières chuchotées à l’église, tintement de la clochette agité par l’enfant de chœur ; plastique surchauffé, musique et voix italiennes parvenant de l’auto-radio, goudron chaud et sueur des occupants de la voiture…

Jeu de la mémoire et jeu des sensations. Elles ne peuvent avoir un rendu aussi précis, dans ces évocations ponctuelles, qu’à condition d’avoir été vécues autour de sept ou huit ans. Les mots que j’y associe, les paroles qui les accompagnent ne peuvent être que d’une enfant déjà scolarisée, sachant lire et écrire, au moins sommairement.

Si je cesse de jouer, je fouille dans le lointain pour retrouver LE premier souvenir. L’exercice porte ses fruits… Je crois pouvoir, sans me tromper, le situer vers mes quatre ans. Contrairement aux plus récents, rappelés en jouant, il n’est accompagné d’aucun son, d’aucune odeur. Je suis en compagnie de ma mère, de ma tante et d’un cousin plus jeune, un bébé sachant à peine marcher. Ma tante étend du linge sur une corde tendue sur le toit d’un immeuble et tout à coup, dans le récipient qui contient le linge mouillé, je vois une chemise blanche sur laquelle un lainage rouge a laissé une tâche, la couleur écarlate a déteint sur le blanc. La scène me revient, très brève, uniquement visuelle.

C’est sans doute la preuve que les images commencent tôt à s’imprimer dans un tiroir bien rangé de la mémoire. Et que la couleur soit l’élément caractéristique de ce catalogue me plaît beaucoup.

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Ecrits courts Impressions & Souvenirs

La première séance

Imaginons une naissance.
Imaginons que le vrai spectacle soit cette naissance.
Il faudra tant d’images pour la matérialiser, des couleurs et des gris faufilés de lumière.
Imaginons que le bleu soit plus vraisemblable.
Il aura un air de ciel pur ou simplement voilé de nimbes légères.
Il faudra aussi des sons, des voix, qu’une voix nous parle un langage.
Et s’il est inconnu, alors la naissance s’est produite ailleurs, dans un autre lieu, un autre milieu.
L’écran s’éclaire, le blanc aveugle, le son est puissant : une histoire va être racontée à nos yeux, à nos oreilles.
Assis dans les fauteuils rouges, nous sommes impatients de nous identifier, de nous créer, d’émerger.
Le scénario est accompli, il nous est offert.
On est venu pour chercher, comprendre, percer l’énigme, sentir se mouvoir de l’intérieur les fureurs, les angoisses, les attentes, les silences, les questions… parfois des réponses. Les accueillir de plein fouet, face sans masque.
Et que la musique soit bonne, rythmes, envolées, mouvements, colorés par un compositeur habile, choisis par un réalisateur sensible.
Ou alors, qu’il n’y ait pas de musique, le récit en aura plus de force, de poids, de sens peut être.
Le spectacle nous parle, nous le savons dès les premières minutes, quand, immédiatement, les personnages jouent réels, que rien autour ne les dépasse, qu’eux ne dérangent rien autour, qu’ils font partie de ce tout, qu’ils nous harmonisent, nous dédicacent notre fiche d’identité.
Les erreurs ne sont pas admises, nous sommes critiques, c’est notre devoir.
La partie créée de toute pièce peut être fausse et nous le savons.
Si le spectacle est artificiel, nous en souffrons, nous quittons la salle. Un sursaut de politesse nous empêche de crier notre désaccord.
Nous nous levons en masquant l’écran le temps de nous faufiler dans la rangée, de pousser la porte battante.
Nous cillons dans la lumière aveuglante.
Dehors, rien n’a changé et tout est différent.

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Ecrits courts Humeur

Dialogue

Je dis à Paul :
– La terre est bleue d’effroi comme une orange sanguinolente.
Il me répond :
– Tu vois, l’extérieur fête l’hiver des couleurs.
– Oui, à la lisière de l’année, les feuilles déjà ocres lentement se décomposent.
– Je crains que la couleur emprisonne la dose de chaleur qui à toi comme à moi est indispensable.
– Mais d’où me viennent cette crainte, cette sensation d’effroi ?
– C’est l’inaccompli, ou au contraire le trop accompli qui te submergent.
– Je voudrais figer le spectacle encore préservé, que la terre bleue d’effroi se transforme en un monde clair, aux règnes aimables et hospitaliers.
– Ainsi tu souhaites que cette terre bleuisse le matin, que la couche de froid givre sa peau craquelée, tu veux éviter le spectacle du feu.
– Il faudrait s’enivrer jusqu’à ce que le bleu absorbe le rouge, ce sang qui se dépose sur la terre.
– S’enivrer ne te servira à rien, il te faudrait fixer un point entre le bleu et le rouge, une éclaboussure de soleil.
– Je suis si découragé de ne pas parvenir à accomplir ma tâche !
– C’est vrai, c’est un grand risque, tu peux être happé au centre de cette terre que tu ne sais pas comprendre, tiraillé entre le bleu du givre et le rouge du sang.
– Et si comme je le crains, les hommes se laissent emporter, alors la terre n’aura plus d’autre couleur, d’autre saveur que celles du sang, celui-là même qui coule dans tes veines, dans mes veines et dans celles de la terre !

Texte proposé à la revue Caractère sur le thème « Orange sanguine »

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Ecrits courts Poésie

Exercices « Poésie-fiction »

Musique émoi

Quelle nécessité m’avait poussé à monter ces escaliers, à escalader la paroi au risque de me tuer ? Personne ne m’y avait invité, pas même mon meilleur ami. Seul, j’avais dû jouer des épaules, serrer les poings pour éviter les dégâts. Je n’avais plus aucun doute : au bout du parcours, il y avait ce clavier, je pourrais enfin y poser les doigts ! Je savais que la curiosité guiderait les habitants de ce coin, qu’ils se dirigeraient droit vers moi et vers cette musique que je leur offrirais. Je voyais maintenant que j’avais su repérer les raisons de mes actes et relever le défi. Après l’attente sèche et stérile de l’enfance, je commençais vraiment ma vie d’adulte.

Vingt-cinq mots – Jean-Baptiste Andrea – Des diables et des saints

Une brûlante journée

Une remarquable impression semblait la parcourir, comme une exquise sensation de faim, un désir de vie. Un tumulte, une façon d’admirer la sombre magie de cette journée la réchauffaient. Elle pensa : c’est un début de parcours, pas seulement un ton nouveau, une nouvelle attitude, mais une façon de sentir entièrement revue et corrigée ! Oui, elle se dit cela et elle en fut réconfortée au point de penser qu’elle allait pouvoir enfin écrire son premier roman psychologique.

Vingt-cinq mots – Joyce Carol Oates – Journal 1973-1982

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Ecrits courts Humeur

Perplexité

Comment s’adresser à l’homme assis dans la salle d’attente d’un cabinet de radiologie, portant à son revers une croix, discrète par sa taille et sa couleur, mais parfaitement visible sur son vêtement noir… En dehors d’un « bonjour » lancé timidement, je n’ai parlé à aucune des personnes présentes. Encore moins à l’homme d’église dont la présence en cet endroit m’a surprise. Mais quelle pensée idiote, cet homme ne peut-il être, comme tout un chacun, malade probable, hypocondriaque potentiel ? Bien sûr qu’il en a le droit, me disais-je en patientant, perdue dans ces conjectures qui n’auraient pas dû en être.
Comme chaque fois en pareil cas, j’ai sorti de mon sac mon téléphone portable pour en couper le son et l’ai immédiatement remis à sa place pour ne pas être tentée d’y jeter un œil. Comme souvent aussi, j’avais oublié de prendre le livre que je suis en train de lire ainsi que mes lunettes de vue ! Notre voisin, lui, était plongé dans un petit livre à la couverture bleu marine, indifférent à notre présence, visiblement absorbé par la lecture des dernières pages de l’ouvrage, ces pages cruciales où l’intrigue la plupart du temps se dénoue et où le lecteur reçoit sa récompense. De nouveaux arrivants se sont présentés, jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, pendant que d’autres, leurs examens étant terminés, se sont levées et ont quitté la salle. Du temps s’écoulait et me semblait de plus en plus long à tuer, mon tour visiblement n’étant pas encore arrivé. Je me dis alors que je serais curieuse de savoir comment la secrétaire allait appeler ce patient en particulier lorsque j’entendis quelqu’un crier mon nom de jeune fille (ce qui me ramena bien des années en arrière) et que je dus suivre la manipulatrice.
Je ne sus donc pas comment la secrétaire s’était adressée à l’ecclésiastique, si elle avait privilégié Monsieur l’Abbé, Monsieur le Curé, Mon Père, ou pourquoi pas, Monsieur tout court … Quant à moi, je n’avais pas eu l’audace de l’interpeller pour savoir s’il lisait un roman ou son bréviaire.