La découverte des aquarelles de Zao Wou-Ki m’a incitée à quelques timides tentatives …
La découverte des aquarelles de Zao Wou-Ki m’a incitée à quelques timides tentatives …
Jusqu’à quand était-elle restée fidèle ? Sa part de femme normande diablement piquante avait toujours été pour toi une évidence. Dans ce livre, ses déclarations avaient fait un véritable fracas, un retentissement révélateur de son côté « cigale vagabonde ». Au fond, tu savais qu’elle se livrait tout entière, dans un geste de poésie… Mais en fait, rien ne s’accordait dans son histoire puisqu’un jour elle avait choisi de s’assassiner. Alors, tu as cueilli du côté du champs spirituel toutes les fictions qu’elle t’avait offertes. Et maintenant, c’est avec elles que tu vis.
La photo ancienne que je tiens dans les mains montre la nudité de deux corps athlétiques. Une femme jeune, aux cheveux longs, frisés et bruns. Un homme blond au torse musculeux ne montrant aucune pilosité. Sur ce cliché noir et blanc, le décor est réduit au minium, un tapis ou plus exactement une peau animale et un siège simple d’un style indéfinissable. La femme est debout, une main sur l’épaule de l’homme assis. Le reste du décor est laissé dans l’ombre. Seules deux sources de lumière artificielle sont dirigées sur le torse de l’homme et le ventre légèrement rebondi de la femme. Il est évident que le photographe a voulu célébrer le couple, la complémentarité de ses mérites, force pour l’homme, fécondité pour la femme. J’ai retrouvé cette photo dans un carton de souvenirs ayant appartenu à une grand tante. Elle ne porte malheureusement ni signature d’un atelier photographique ni mention manuscrite au dos comme en montrent la plupart des photos de famille conservées au milieu d’autres souvenirs. Qui peuvent bien être ces deux modèles ? J’ai peut être entre les mains une pièce ayant servi à un artiste. Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, les peintres avaient pris l’habitude de travailler d’après photographie et non plus avec des modèles vivants. Le grain de la photo imprimée sur papier mettait directement en évidence le relief d’un décor, les volumes du corps, il offrait une reproduction fidèle déjà travaillée. L’exécution de l’œuvre semblant ainsi en être facilitée. Je songe en reposant le cliché que cette évocation va me poursuivre longtemps, longtemps je ne pourrai m’empêcher de rechercher dans les livres, ou les musées pourquoi pas, quel peintre célèbre aura portraituré ce couple insolite qui désormais va reprendre sa place au fond de ce vieux carton.
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un carré noir sur la page blanche
une rayure sur le cahier
un cube sans couleur
sans profondeur
menottes rondement
appliquées sur les muscles
étirés
le mouvement la marche
bloqués
une vie au ralenti
au bout il faut compter
que rien ne sera libre
empêché de l’intérieur
verrouillé et stupéfait
la vie sera sans espace
les menottes prises
les mains inutiles et
l’esprit
oui l’esprit
un carré noir sur la page blanche
une rayure sur le cahier
un cube sans couleur
sans profondeur
dans ce dessin bleu de nuit
la fin de vie est carcérale
Texte paru dans la revue FPM n° 19
C’est une fleur plantée dans le front
un pan d’histoire
dans des sourcils de cactus
Vestale du Mexique
longue robe violentée
fresque millénaire dans un jupon
coiffure de guerrier et bijoux balafrés
A Chicago elle peignit
son visage d’histoire amérindienne
son pas claudiquant déposé
devant les temples précolombiens
Temps inédit. Moi ici, toi là-bas. Nous voilà vivant pour la première fois depuis quatre décennies la même situation. Je t’imagine dans ta ville, ton quartier, quasi immobile dans un appartement. Tes cheveux gris sont retenus par deux bandeaux serrés sur la nuque. Tes yeux verts peut être un peu éteints maintenant regardent autour de toi derrière des lunettes cerclées de métal. Tes gestes sont lents, tellement rodés depuis toutes ces années où tu les as habitués aux mêmes occupations, alternativement domestiques et intellectuelles. Je t’imagine finalement assez peu troublée par les événements actuels, tant tu as vécu sage et confinée, cloîtrée dans le sanctuaire que tu t’es construit. Dans cette ville, dans cet appartement, tu as sacralisé ton existence, tu l’as muée en sacerdoce, tes gestes et tes pensées exclusivement dévouées à un seul homme. Quelle différence alors, pour toi, cette réclusion imposée ? Elle est ton quotidien depuis longtemps. Il faut m’excuser si ce que je décris là n’est pas conforme à ta vérité. Dans la mienne, celle que j’ai acquise depuis ton départ, tu ne peux être autrement. Je ne peux te faire vivre d’une autre manière lorsque je pense à toi. Et je n’ai pas toujours fait cet effort là, penser à toi. J’ai souvent chassé de mon esprit la condition que tu avais choisie. Le récit de ta vie, je me le figurais d’après nos derniers échanges, tes derniers états d’âme, tes dernières dispositions. Cloîtrée, c’est ainsi que je t’ai imaginée et admise. Alors que moi, je devais vivre, et pour cela parvenir à oublier les incessantes mésententes, les continuelles incompréhensions et les graves disputes. Vivre ma vie : me marier, devenir mère, travailler, puis divorcer, aimer un autre homme, accueillir d’autres enfants, aimer la vie de famille, nombreuse, turbulente et gaie. Aujourd’hui je me vois confinée, sans enfant, sans voix bruyantes et joyeuses, dans le paisible huis-clos du couple. Alors c’est vrai, pour la première fois peut être depuis quarante ans, je me sens réunie à toi, à ta condition. J’espère que comme moi, tu es consternée face à l’imprévu, qu’ensemble nous ressentons la même impuissance. Ensemble, pour une fois, liées par la même cause.
Mars 2020, depuis mon Intérieur
Parution dans le hors-série de la revue Lichen du 14-04-2020