Immobilité de l’instant

En avril, comme les années précédentes, elle avait repris ses habitudes sur le chemin des reconnaissances. Elle appelait ainsi ses flâneries dans le quartier autour du bureau où elle passait ses journées. Des pensées désordonnées lui venaient lorsqu’elle traversait les lotissements où étaient bâties ces petites maisons inconfortables et indécises que les années soixante-dix avaient produites avec plus ou moins de bonheur il faut le dire. Des voix et des accents locaux lui rappelant ceux de ses parents lui parvenaient parfois de la fenêtre ouverte d’une villa. Elle tendait alors l’oreille avec l’envie fugitive de pénétrer l’intimité qui se devinait là tout près. Elle se disait « tiens, je deviens curieuse des autres ! » Mais elle ne s’y attachait pas tant que ça finalement, laissant surtout des impressions vagues la recouvrir. Continuant sa marche le long des rues toutes identiques, elle se laissait aller avec paresse, bannissant les réflexions précises ou indélicates. Quand elle atteignait la barrière qui ouvrait sur le petit étang pâle et immobile, elle savait que sa promenade touchait à sa fin. Une grande mélancolie la prenait et elle cherchait alors fébrilement les lumières qui commençaient à poindre dans les environs. La fraîcheur tombante la saisissait parfois, la poussant à regagner sa voiture garée près de la forêt. Ce soir du 20 avril, en prenant les clés dans son sac, elle sentit un malaise approcher. Un vertige la força à s’asseoir sur le banc de bois abrité sous un grand hêtre. Elle se reprit au bout de quelques minutes et, regardant le haut des feuillages, elle aperçut une chouette hulotte, ses yeux ronds et énigmatiques posés sur elle. L’oiseau était posté juste au-dessus d’un trou dans le tronc de l’arbre. Entendant des cris d’oisillons, elle réalisa que, contrairement à elle, cette jeune chouette avait une progéniture à surveiller, nourrir et protéger. Quoique l’animal ne lui fut pas des plus sympathiques, elle la fixa à son tour dans un échange pacifique et muet. La tombée de la nuit se troublait à peine des sons des oisillons, le quartier coulait peu à peu dans la fraîcheur du soir. Elle regagna alors sa voiture sereinement, l’esprit tourné vers ces vies toutes proches. Elle alluma l’auto radio : l’animateur du soir avait sélectionné une musique relaxante des sons de la forêt et de chants d’oiseau.

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