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Ecrits courts Impressions & Souvenirs

Souvenirs dansants

A bien y repenser, le premier souvenir de mes années de danse est olfactif, il se fige dans l’atmosphère confiné et parfois un peu lourde des salles de cours où  se succédaient un si grand nombre de gamines de septembre à juin. L’école occupait le premier étage d’un bâtiment vétuste où les odeurs propres aux vieilles maisons étaient décelables dès la cage d’escalier, un mélange de moisissures des charpentes et des murs de chaux sous l’accumulation des poussières anciennes.
L’immeuble aux larges proportions avait gardé quelque chose de la grandeur du dix-septième siècle : parquets et tommettes usés, hautes fenêtres à petits carreaux, larges cheminées de marbre, plafonds aux moulures de stuc. Une impression de noblesse qui collait bien à ce lieu où une discipline artistique était enseignée, impression encore accentuée par les miroirs qui couraient le long des murs, vitrines indispensables au travail de synchronisation du mouvement. S’ajoutaient à ce décor de « ballet » les barres, flexibles ou rigides sous nos mouvements.
Que me reste-t-il des chorégraphies apprises des après midi durant ? Des musiques disparates : Pink Floyd, Bach, Boulez, Gerschwin… Des costumes variés : combinaisons une-pièce aux couleurs discutables des années soixante-dix, longues robes fluides inspirées de Pina Bausch. Des accessoires : bougie, blé, longs rubans de tissus déroulés lentement sur la scène. Parce que cette musique s’y prêtait, Pink Floyd nous avait permis d’improviser, par groupes de deux ou trois, des enchaînements librement travaillés et intégrés à la chorégraphie. Formant au final des tableaux séparés mais judicieusement placés sur scène pour former un ensemble.
Le groupe de danseuses n’était pas vraiment homogène. Nous avions entre quinze et vingt ans, maigres ou potelées, jamais en sur-poids. Nos différences étaient accentuées par la taille, grandes, petites et moyennes se côtoyaient fâcheusement pour un rendu optimal. Si nos apparences étaient diverses, nos caractères aussi et nous n’avions pas toutes la même implication, la même assiduité, et plus gênant encore, les mêmes aptitudes à la danse. Le succès médiocre de ce groupe, qui se voulait pourtant l’élite de l’école, tenait donc sans doute à la disparité de ses membres. Et quel handicap pour la danse que de faire évoluer ensemble des membres distordus !
Les chorégraphies, je les ai depuis longtemps oubliées, rangées dans un coin de mémoire qui restera inexploré. Des paroles échangées, des mouvements répétés à longueur de semaines et de mois, il ne me reste rien. Seuls les odeurs, les sons, les couleurs ont persisté. Et aussi ce goût caractéristique des carrés de sucre non raffiné, délicieusement caramélisés, que l’on croquait au milieu de nos quatre heures d’entraînement. Ils contenaient l’énergie nécessaire pour nous permettre d’aller au bout de nos efforts et… de mes souvenirs.
Et au-delà encore, ma mémoire a gardé intact le plaisir d’être sur scène, sans appréhension, sans crainte du regard du public, mais avec une vraie sensation d’accomplissement.

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Ecrits courts Impressions & Souvenirs

Environnement sous influence

Après avoir entendu Charlotte Perriand parler…

Onde occasionnelle d’influences éparses,
comme une sourde leçon
qui s’insinue au-dedans et même au-delà
d’un être inspiré
fragile – peut être – au point de ne voir
son environnent que déformé
pas flou, non, presque carré,
rectiligne, aux contours bien arrêtés.
Pièce formée de lignes droites
et coupée par des angles secs, saillants.
Rien d’enveloppant, seulement du recouvrant,
une chape de béton, couverture ferme.
Du confort bien solide, bien dur
armé de particules denses et serrées
autour d’un noyau plus tendre.
Onde occasionnelle d’influences…
Est-ce ainsi que se forge l’inspiration
des architectes et designers …
Peut être, mais sans oublier le talent,
la sensibilité, l’imagination et tout le reste !!

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Ecrits courts

Un simple regard

J’ai croisé hier une parente assez éloignée, généalogiquement autant que géographiquement. Elle était de passage, visitant avec des amis la région dont elle est originaire. Ses parents étant décédés depuis pas mal de temps, elle n’avait pas eu de raison, ou d’envie, de revenir depuis des années. Après les exclamations d’étonnement de nous retrouver ainsi sur un parking de supermarché, nous avons eu une discussion de quelques minutes – juste assez pour rappeler quelques souvenirs – interrompue par la sonnerie de son téléphone qui la réclamait ailleurs.

Une nuit est passée sur cette rencontre imprévue. Et il m’est venu ce matin en repensant à la personne que je retrouvai ainsi fortuitement une réflexion motivée par son regard. J’avais un souvenir d’elle jeune, les cheveux blonds, longs et souples. Je l’ai retrouvée hier, presque vingt ans plus tard, les cheveux grisonnants et attachés sur la nuque. Autant dire que le changement n’a pas facilité la reconnaissance faciale, si j’ose dire !

Mais ce qui me frappe aujourd’hui, c’est le regard que je n’ai pas reconnu sous cette nouvelle apparence. Ses yeux verts, agréables et flatteurs dans mon souvenir, semblaient beaucoup plus rapprochés et ainsi donner à son visage, à son expression, quelque chose d’étriqué. De là à imaginer que son caractère avait suivi la même pente, le même rétrécissement, je suis presque tenté de me le figurer.

Ce matin, ces réflexions me distraient, je l’avoue, de mon quotidien où les humains n’ont pas une place de choix. Il ne faudrait pas s’imaginer pour autant que je sois un de ces défenseurs des animaux qui jugent l’homme bien moins aimable ! Non, je suis tout simplement ce que l’on peut appeler un « ours », quelqu’un qui a du mal à côtoyer son prochain et que son prochain ne recherche pas non plus.

Alors, pourquoi voir dans le visage de ma parente un changement de caractère sous l’évolution de sa physionomie, liée d’ailleurs certainement à sa nouvelle coiffure… Ne serait-ce pas moi qui aurais pris le pli de voir chez certains des signes de ce que je ressens moi-même, en me plaçant quasiment en marge de mes semblables ? Car enfin la grande majorité d’entre eux semble nager harmonieusement dans n’importe quel environnement.

Une question me vient à l’instant : comment, elle, m’aura-t-elle perçu ? En y réfléchissant je me dis qu’au fond, je m’en moque un peu. On ne vit pas comme un « ours » par hasard.

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Ecrits courts

Jour-naissance

Elle est arrivée en trombe sous des trombes d’eau. Et elle y voit deux signes : un – qu’elle ne sait rien faire sans le faire très vite ; deux – que l’expérience du robinet est à l’origine de sa peur bleue de l’eau.

Le nourrisson n’ayant pas de souvenir de ses premiers instants de vie, elle a comme tout le monde appris les circonstances de sa naissance par le récit familial, détaché et amusé. Est-il possible de connaître son propre moi, de le considérer hors des influences de l’entourage ? La réponse est négative. Est-il possible de retrouver nos premières sensations et ce qui nous a animés dès nos premiers mois, nos premières années… Peut être en se rappelant des instantanés de situations, des images, animées ou non, des couleurs, des odeurs, des lieux précis ou non. Et donc imprégnés de tout un environnement, influencés par lui aussi. C’est un exercice facile, sous l’angle de l’anecdote ou du souvenir émouvant. Des récits brefs qui mettent parfois en scène la famille proche, des camarades, quelques adultes croisés dans la vie de tous les jours. Parce qu’au fond, une vie n’est-elle pas qu’une succession d’instantanés, de moments ajustés les uns aux autres. Sur lesquels notre volonté n’a pas toujours de prise.

°

Il fait chaud ce matin là. Septembre est encore dans son premier tiers. Ici, l’arrière-saison ne débutera pas avant un mois. D’où cette fatigue supplémentaire de la mère, enceinte pour la troisième fois en trois ans. Les dernières semaines ont été pénibles, les deux grands demandent beaucoup d’attention et de travail. Heureusement, la grand mère est là, aide. Avec sa jeune sœur, elle a pris le car pour ce rendez-vous chez le médecin. Trente kilomètres de petites routes. Elle a fini par accepter la clinique. Pour les deux aînés, elle avait fait confiance au  médecin de famille et laissé le hasard décider de l’issue d’un accouchement à la maison. Le verdict du spécialiste est catégorique : l’accouchement est imminent. Malgré la fatigue, les indispositions – elle a pourtant déjà vécu l’expérience deux fois – elle ne pensait pas que le moment était arrivé. Voulait-elle retarder l’échéance, repousser le moment d’assumer cette nouvelle naissance et tout ce qu’elle implique de responsabilités ?

Sa jeune sœur, inconsciente de la situation, aimerait bien pourtant avant de reprendre le car pour la maison faire quelques achats dans les grands magasins – on ne vient pas tous les jours à la ville – profiter de l’occasion qui l’a motivée à accompagner sa sœur aînée, avec son gros ventre, ses pieds douloureux et son souffle court. Pas de pitié chez la plus jeune : l’aînée accepte, pour faire plaisir. Elles perdent ainsi deux bonnes heures aux Dames de France. Mais elle se sent de plus en plus fatiguée, très vite elle regrette, presse la benjamine de se rendre à l’arrêt de bus. Il faut prévenir le père le plus vite possible. Heureusement, il ne travaille pas à l’autre bout du département ce jour là.

Le retour est pénible, les douleurs se rapprochent, plus de doute maintenant. C’est une naissance vaille que vaille un jour d’indécision, d’imprévision. De retour à la maison, la valise est vite bouclée, les deux grands embrassés et laissés à l’aïeule. Trajet en sens inverse, en voiture. Elle ressent dans son dos toutes les déformations de la route, ne sait comment se tenir pour amortir les chocs. A chaque secousse, elle croit accoucher.

Le bébé naît dès l’arrivée à la clinique, quelques minutes plus tôt, c’était dans l’ascenseur. C’est une fille de trois kilos, sans signe particulier, qui crie de tous ses poumons et ainsi rassure immédiatement la mère. Dès le cordon sectionné, la sage-femme rince le petit corps sous le robinet : baptême improvisé pour cette enfant née un jour de fin d’été à la fin des années cinquante.

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Ecrits courts Humeur

Filet d’eau

Perle de nacre, nacre perlée. D’où me vient cette rime ? D’une chanson entendue enfant ? D’un conte oriental ? Je n’en sais vraiment rien ce matin, alors que lentement le jour se lève, que la chaleur monte, douce et cotonneuse. Des parfums,  peut être, me reviennent avec cette évocation, voisins de celui des fleurs de tiaré qui sentent l’été, ou des lavandes persistantes parce que plus proches… Mais la perle, elle, vient des eaux, des océans, des étangs, des mers où le coquillage la crée. Ici, rien de tout cela, dans ma campagne aride où le plus petit filet d’eau nous fuit. Un filet d’eau ? Mais oui, celui de ma douche. Et la perle de nacre, bien sûr, je la vois dessinée sur le flacon de shampoing sur le bord de la baignoire. Tout à coup, je ne sais à qui donner ma préférence, à la perle ou à la nacre… ou à la journée qui débute.

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Ecrits courts Poésie

La mare perdue

Je regardais le ciel épais*. Epais comme un miroir dans l’obscurité, lourd comme mon pas hésitant. Tout était obturé, fermé aux quatre coins du lieu. C’était pourtant une journée d’été. Je voyais ce ciel lourd. La maison était chaude, envahie de canicule. Je décidai de sortir, de quitter un abri devenu inconfortable. La campagne, blessée par le gris des rayons du soleil caché sous des nuées amoncelées, respirait en silence. Dans le chemin, les odeurs se terraient sous les buissons, les herbes n’ondulaient pas. Les haies de cyprès n’avaient pas d’ombre, le ciel tombait au droit de leurs silhouettes effilées.

J’allai plus loin, vers la colline, vers les sous-bois de chênes, seule fin pour retrouver, dans une odeur de menthe et de citron, une idée de légèreté. Et faire reculer ce poids étalé sur le corps, la moiteur du toucher de la peau, les ruisseaux de sueur dans les cils et les yeux dans leur éblouissement.

Puis, je ne vis plus rien nettement, des taches mouvantes sursautaient devant moi, je marchais hésitante, un peu inquiète, mais aussi presque soulagée par cette subite retraite de la vue. Je sentais que j’allais profiter d’un répit, me détacher de mon image trop nette. Jusqu’à quand, je ne le savais pas et cela n’avait pas d’importance.

Je me dis simplement que si j’avançais encore dans le sous-bois retiré, une légère étendue d’eau, une minuscule mare perdue là au bon endroit me rendrait mon image reposée, mon regard s’y reconnaîtrait et les petites taches sautillantes disparaîtraient. Croire en ce mirage et avancer sereinement.

*Anita Conti (1899-1997)

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Ecrits courts

Eveils

Elle se lève très tôt. A l’aurore. Elle a mal dormi. Hachures, rayures, rainures, pointillés… C’est ce qu’a donné son sommeil. Elle le sent, perçoit au tréfond d’elle-même quelques légères blessures. Elle ne sait les apaiser, pense « Oui, c’est pire la nuit que le jour ». Bizarrement, l’obscurité met en évidence ce que l’absence de lumière devrait occulter. Elle se dit ça. Il faudrait se protéger de cet écran noir des nuits sans paix ni vrai repos. Du coup, le jour est presque son ami. Même quand mettre le pied à terre semble un défi, le risque qu’il faut prendre. Alors, la vue d’un rai de lumière montant lentement de la profondeur de la nuit lui apporte un instant de joie. Elle aime sentir la fraîcheur du matin, ouvrir lentement et sans bruit une porte, une fenêtre. Surtout ne pas réveiller ceux qui ont embrassé le sommeil si totalement, si utilement. Elle les envie, se nourrit parfois de leur paisible repos, veut en tirer des profits pour elle-même, prolonger le silence de ce sommeil assumé auprès d’elle, là tout près, dans la chambre d’à côté, calfeutrée, fraîche, détachée du monde. Et elle marche à petits pas, ouvre un meuble, range un livre, plie un linge, lentement, avec économie, en dosant précautionneusement les bruits et les silences, tout en même temps. Les secondes, les minutes passant, elle écoute monter peu à peu les bruits du dehors puisque la maison est silencieuse, exempte de mouvements, même des siens qu’elle limite avec tant d’application. Ses sens sont tout entiers tournés vers l’extérieur, dans l’attente de la montée du jour, la naissance d’une nouvelle journée dans l’odeur humide d’herbe et de terre.

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Ecrits courts

In-perceptions

« De quoi contaminer toute la ville » (*), se dit-elle en longeant le parc, ses parterres débordant de fleurs embaumantes. Elle se sentait aveuglée par tous ces bleu, rouge, rose, jaune. Le violet même d’un arc-en-ciel agressif la suivait, décomposant autant les effluves que les formes. La matinée était particulière : ces images la frappaient en pleine face sur ce chemin pourtant si familier. Pourquoi aujourd’hui ? Qu’est ce qui, en elle, la poussait tout à coup vers ces extrêmes perceptions, ces remugles qui la touchaient si fort, au fond des yeux, au creux du ventre ? La nouvelle saison, un rai de lumière plus brut, un vent plus caressant ? Non, rien ne justifiait des sensations qui allaient peut être confiner au malaise. Serait-elle abattue par le poids de l’imperceptible ? Il y avait en tout cas autre chose que la seule sensibilité, sa seule capacité d’émotion. Un poids bien plus élevé la freinait. Elle se donna jusqu’au soir pour analyser le changement. A la tombée du jour, qu’en serait-il ? Par quoi aurait-elle été contaminée ? Elle frissonna sous le verrou de l’attente.

(*) Christian Bobin – La nuit du cœur