Comment s’adresser à l’homme assis dans la salle d’attente d’un cabinet de radiologie, portant à son revers une croix, discrète par sa taille et sa couleur, mais parfaitement visible sur son vêtement noir… En dehors d’un « bonjour » lancé timidement, je n’ai parlé à aucune des personnes présentes. Encore moins à l’homme d’église dont la présence en cet endroit m’a surprise. Mais quelle pensée idiote, cet homme ne peut-il être, comme tout un chacun, malade probable, hypocondriaque potentiel ? Bien sûr qu’il en a le droit, me disais-je en patientant, perdue dans ces conjectures qui n’auraient pas dû en être.
Comme chaque fois en pareil cas, j’ai sorti de mon sac mon téléphone portable pour en couper le son et l’ai immédiatement remis à sa place pour ne pas être tentée d’y jeter un œil. Comme souvent aussi, j’avais oublié de prendre le livre que je suis en train de lire ainsi que mes lunettes de vue ! Notre voisin, lui, était plongé dans un petit livre à la couverture bleu marine, indifférent à notre présence, visiblement absorbé par la lecture des dernières pages de l’ouvrage, ces pages cruciales où l’intrigue la plupart du temps se dénoue et où le lecteur reçoit sa récompense. De nouveaux arrivants se sont présentés, jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, pendant que d’autres, leurs examens étant terminés, se sont levées et ont quitté la salle. Du temps s’écoulait et me semblait de plus en plus long à tuer, mon tour visiblement n’étant pas encore arrivé. Je me dis alors que je serais curieuse de savoir comment la secrétaire allait appeler ce patient en particulier lorsque j’entendis quelqu’un crier mon nom de jeune fille (ce qui me ramena bien des années en arrière) et que je dus suivre la manipulatrice.
Je ne sus donc pas comment la secrétaire s’était adressée à l’ecclésiastique, si elle avait privilégié Monsieur l’Abbé, Monsieur le Curé, Mon Père, ou pourquoi pas, Monsieur tout court … Quant à moi, je n’avais pas eu l’audace de l’interpeller pour savoir s’il lisait un roman ou son bréviaire.
Correspondances …

« Les gravières s’étranglaient sous le fracas des pluies diluviennes. Dans le torrent, l’eau coulait visqueuse et sale. Autour de nous, seulement des champs déserts. Et pourtant on imaginait, là tout près, des animaux tanguer dans ce décor lunaire, gorges exsangues, langues acides. Nous savions qu’une louve antique, à l’amour viscéral et généreux, aurait été notre seule protection. Etions-nous le jouet du premier cataclysme nucléaire ? Personne n’a su nous montrer d’un index rassurant la fenêtre d’où une lumière fraîche nous aurait éclairés. »
Latitude Nord

A travers les îlots de neige, des lacs impulsifs. Sous les ciels bleus et blancs, venues des terres proches, des pierres rouges teintées de gouttes blanches. Rochers posés dans des parcs si rarement en fleurs, cimetières polychromes aux voix austères. Le pâle ciel ne vibre que d’îles de recueillement à peine troublées par la dislocation des glaces. Ici j’ignore mes jours, je commence une nuit boréale à chaque échappée, chaque élan du Sud au Nord. Ebauches déçues, réchauffement avorté près de ceux qui veillent simplement dans cette ville, ailleurs, cet autrement.

La neige tombe du toit et la poudreuse me farde les joues. Sur le chemin le froid crisse et gémit. Les arbres, les beaux arbres encore endormis, quelle couleur ont ils eue un jour ici. Le regard figé par ce liquide au fond des yeux, un jour, plus tard, s’illuminera encore. Le temps si court courra alors vers nous avec un redoux, un relent de gulf stream.

C’est l’hiver dans la lumière éclatée des champs de neige du Nord. La ville se colore tout doucement, se couvre de glace, de givre pour briller autrement. Lentement, les hommes s’y promènent, pantins habillés de laine molle et chaude. Ils iront ainsi, marionnettes patientes attendant le retour des jours longs.


