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Impressions & Souvenirs

Latitude Nord

A travers les îlots de neige, des lacs impulsifs. Sous les ciels bleus et blancs, venues des terres proches, des pierres rouges teintées de gouttes blanches. Rochers posés dans des parcs si rarement en fleurs, cimetières polychromes aux voix austères. Le pâle ciel ne vibre que d’îles de recueillement à peine troublées par la dislocation des glaces. Ici j’ignore mes jours, je commence une nuit boréale à chaque échappée, chaque élan du Sud au Nord. Ebauches déçues, réchauffement avorté près de ceux qui veillent simplement dans cette ville, ailleurs, cet autrement.

La neige tombe du toit et la poudreuse me farde les joues. Sur le chemin le froid crisse et gémit. Les arbres, les beaux arbres encore endormis, quelle couleur ont ils eue un jour ici. Le regard figé par ce liquide au fond des yeux, un jour, plus tard, s’illuminera encore. Le temps si court courra alors vers nous avec un redoux, un relent de gulf stream.

C’est l’hiver dans la lumière éclatée des champs de neige du Nord. La ville se colore tout doucement, se couvre de glace, de givre pour briller autrement. Lentement, les hommes s’y promènent, pantins habillés de laine molle et chaude. Ils iront ainsi, marionnettes patientes attendant le retour des jours longs.

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Impressions & Souvenirs Poésie

L’été, et après…

Le ballon a crevé sous l’assaut de l’été,
petite sphère abandonnée comme les jeux des enfants.
Le froid l’a remisé au pied poussiéreux des arbres de l’automne,
l’a caché sous les branches en train de tuer le temps des vacances.
Les rires s’entendent, lointains

Plus de jeux d’eau,
la pluie mouille la vague ridée
de la piscine.
Le bleu a fini de se dissoudre
dans la joie et les voix.
Plus rien ne rappelle
les temps futiles
et les pas des enfants
se noient dans le bain froid
de la première gelée

 

Oubliés les dessins
sur les murs…
Oubliées les voix
éclatées et railleuses…
Oubliés les pas, les paroles et les pleurs…
Plus que le creux des chambres
blanches et froides,
plus que le gris et le noir –
lumière nue.
La clé a été cachée
sous le paillasson
et les volets fermés
au seuil du jour

J’entends le vide se durcir.
Dans son endormissement,
la maison l’absorbe
pour en faire son voile d’hiver.
Pourtant un bruit tinte
sous la lampe restée éveillée.
Comme le furtif égrènement
du récit de ces vies
pleines et joyeuses,
gorgées de rires
à satiété

Que dire aux enfants perdus ?
Que le chemin les précède
mais ne les suit pas…
Que dire aux enfants déçus ?
Que la joie est un chapiteau
à dresser sur le pré,
sous le ciel de Cassiopée à
Céphée…
Que dire à l’enfant en train
de grandir ?

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Ecrits courts Impressions & Souvenirs

Souvenirs dansants

A bien y repenser, le premier souvenir de mes années de danse est olfactif, il se fige dans l’atmosphère confiné et parfois un peu lourde des salles de cours où  se succédaient un si grand nombre de gamines de septembre à juin. L’école occupait le premier étage d’un bâtiment vétuste où les odeurs propres aux vieilles maisons étaient décelables dès la cage d’escalier, un mélange de moisissures des charpentes et des murs de chaux sous l’accumulation des poussières anciennes.
L’immeuble aux larges proportions avait gardé quelque chose de la grandeur du dix-septième siècle : parquets et tommettes usés, hautes fenêtres à petits carreaux, larges cheminées de marbre, plafonds aux moulures de stuc. Une impression de noblesse qui collait bien à ce lieu où une discipline artistique était enseignée, impression encore accentuée par les miroirs qui couraient le long des murs, vitrines indispensables au travail de synchronisation du mouvement. S’ajoutaient à ce décor de « ballet » les barres, flexibles ou rigides sous nos mouvements.
Que me reste-t-il des chorégraphies apprises des après midi durant ? Des musiques disparates : Pink Floyd, Bach, Boulez, Gerschwin… Des costumes variés : combinaisons une-pièce aux couleurs discutables des années soixante-dix, longues robes fluides inspirées de Pina Bausch. Des accessoires : bougie, blé, longs rubans de tissus déroulés lentement sur la scène. Parce que cette musique s’y prêtait, Pink Floyd nous avait permis d’improviser, par groupes de deux ou trois, des enchaînements librement travaillés et intégrés à la chorégraphie. Formant au final des tableaux séparés mais judicieusement placés sur scène pour former un ensemble.
Le groupe de danseuses n’était pas vraiment homogène. Nous avions entre quinze et vingt ans, maigres ou potelées, jamais en sur-poids. Nos différences étaient accentuées par la taille, grandes, petites et moyennes se côtoyaient fâcheusement pour un rendu optimal. Si nos apparences étaient diverses, nos caractères aussi et nous n’avions pas toutes la même implication, la même assiduité, et plus gênant encore, les mêmes aptitudes à la danse. Le succès médiocre de ce groupe, qui se voulait pourtant l’élite de l’école, tenait donc sans doute à la disparité de ses membres. Et quel handicap pour la danse que de faire évoluer ensemble des membres distordus !
Les chorégraphies, je les ai depuis longtemps oubliées, rangées dans un coin de mémoire qui restera inexploré. Des paroles échangées, des mouvements répétés à longueur de semaines et de mois, il ne me reste rien. Seuls les odeurs, les sons, les couleurs ont persisté. Et aussi ce goût caractéristique des carrés de sucre non raffiné, délicieusement caramélisés, que l’on croquait au milieu de nos quatre heures d’entraînement. Ils contenaient l’énergie nécessaire pour nous permettre d’aller au bout de nos efforts et… de mes souvenirs.
Et au-delà encore, ma mémoire a gardé intact le plaisir d’être sur scène, sans appréhension, sans crainte du regard du public, mais avec une vraie sensation d’accomplissement.

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Poésie

Exercices « Poésie-fiction »

Cordiales associations

Souffrir la distraction des trouble-fêtes
Sentir l’isolement et partir seul
Voir les larmes versées conquérir la maladie
Isoler les racines élégantes de la vanité
Et se détacher du monde

Vingt mots – Les plaisirs et les jours – Marcel Proust

Un humain sans défauts

Beau, mais indifférent à l’habitude du mariage. Puceau ? Peut-être… Parler à une femme ? Ce serait certainement la chose à faire, quoique… Ce n’est pas là sa foi, ses baisers, il ne les dédie qu’à sa sœur. Mais il faudrait pourtant bien en finir, se décider un jour. Et que la mariée porte une immortelle robe de velours, dans un grand hall à l’architecture imposante ! Il n’en revient pas. Aurait-il pris la décision ? Ce serait son manifeste !!

Vingt-cinq mots – L’immortalité – Milan Kundera

Rescapée

Elle avait résisté, pour ne pas se sentir dérangée au-delà du raisonnable. Les beaux jours étaient arrivés progressivement. La joie s’était répandue dans la maison, dans la rue. Sa mère dormait paisiblement dans son fauteuil. Un jour, elle serait maman, aurait un enfant, elle aussi saurait donner de l’amour, bien plus que de l’amitié. Et quand la sonnette avait retenti, elle avait ouvert au passant, lui avait proposé de rester manger. Elle se sentait enfin éveillée, heureuse, prête à vivre dans l’abondance des sentiments, à poursuivre le chemin.

Vingt-deux mots – Mal de pierres – Milena Agus

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Ecrits courts Impressions & Souvenirs

Environnement sous influence

Après avoir entendu Charlotte Perriand parler…

Onde occasionnelle d’influences éparses,
comme une sourde leçon
qui s’insinue au-dedans et même au-delà
d’un être inspiré
fragile – peut être – au point de ne voir
son environnent que déformé
pas flou, non, presque carré,
rectiligne, aux contours bien arrêtés.
Pièce formée de lignes droites
et coupée par des angles secs, saillants.
Rien d’enveloppant, seulement du recouvrant,
une chape de béton, couverture ferme.
Du confort bien solide, bien dur
armé de particules denses et serrées
autour d’un noyau plus tendre.
Onde occasionnelle d’influences…
Est-ce ainsi que se forge l’inspiration
des architectes et designers …
Peut être, mais sans oublier le talent,
la sensibilité, l’imagination et tout le reste !!

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Dessin

Promenade en forêt

Parfum de cire d’abeille dans ces coupes de pins sylvestres

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Humeur Poésie

Le mal de mots

Ecrire en riant, ricanant, jonglant, se répétant… Ecrire comme on marche, en tâtonnant et rebondissant… Délirer, en rêver éveillé ou endormi… Et, la tête et les mots à l’envers, se délivrer du mal des maux.

AG  2012

Pré au clair
carré fleuri
c’est l’été à ceci près
Claire la lune
près du ciel
étalé sur la pelouse
carré fleuri
La lumière la nuit
éblouit
le pré clair comme
la fleur de lune

Gentil verbe
poli ciré
mot lisse policé
de liesse et gentillesse
virtueuse et gentilleuse
allégresse
polie cirée
en liesse verbeuse
Merveilleuse
cire polie
liseuse de gentil
verbe
et diseuse d’allégresse

Il y avait
on le sentait
il nous submergeait
On avait senti le submergement
du mal de mots
qui nous tenaillait
Il était accroché comme
le cadenas sur le pont
de l’île des mots
Et l’on crachait au gré
du mal de mots
dans l’île qui tenaillait
le mal du pont
qui nous accrochait
On le sentait il y avait
comme le submergement
de mots du mal de l’île
Il y avait ça !

A Paris j’ai souri
j’ai appris à faire des paris
sur les pavés malappris
des partis pris
A Paris les souris
parent les parvis
rats et souris malappris
sans partis pris
A Paris je suis partie
pour faire des paris
sur la vie

Dame ma dame
madone modelée comme le modèle
mimé en momie
Dame ma dame
damée au pied du mol domaine damné
Dame ma dame
madone nonotone

Balle au rebond
ping    pong    boiiinng
don et rebond du bon
va et vient
du bon au nauséabond
La balle bondit
sur le rebord du balcon
boiiinng !

Je joue tu joues il joue
Je jouxte tu jouxtes il jouxte
Je jonche tu jonches il jonche
Quand nous jetons-nous

Pédant pétale paradant
pois et senteur une fois nés et raffinés
fleur écartée de tous ses pétales
Joli mois de mai en forme
de pois pétales et odeurs tenaces
Pédant parfum paradant

Sur le rivage
on nageait
on ravageait
le village
au bord de l’Ô
Et du rivage d’en Ô
on voyait le village
d’en bas
raser le bord de l’Ô
ravageant le banc
du rivage en nageant
Ô !

Branle-bas de bataille
au fond des muscles
des liquides et des humeurs
Rides du mal souffert
moulé creusé
de sillons de bataille
saccagés et ravagés
Corps abîmé
sous le mal des liquides
et humeurs passés

Crucifix moi
croix moi
Jure-moi
croise jure et
écartèle le moi
sur la croix
accroché à tes jurons
Crochète-moi
au pied de la croix
rouge feu et sang

Proverbe en verbiage
et bavardage prononcé
oralement et proverbialement
Eructé et projeté
de verbe en verbe
Gerbe d’éclatement
et  éructement
pour signifier
le mot

L’ire est vraie
et lire me plait
quand je varie et vacille
L’ire alors me pliera
et je serai une plainte
au fond du livre

Se trouver
se chercher se ranimer
se déclamer s’étonner
se déjouer s’inventer
se vouloir se brancher
se mouvoir se serrer
se solidifier se colporter
se gommer se révéler
s’émouvoir s’imiter
se lire s’allumer se défaire
se délimiter se démêler
se jouer se livrer
se donner
et
se respirer

En heures et en heurts
le temps creuse
Heurts de sons
et heures de somme
Horaire de sommeil
rare et temps heurté
Creux des heures
temps nu et temps morcelé
Le vide creuse
et le sommeil
rarement me croise

Spectateur ébahi
au bas de la scène
éblouie de brume spectreuse
Ebloui par l’écran
des nuits scéniques
embrumées d’ébahissement
Spectacle veilleur de nuit

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Ecrits courts

Un simple regard

J’ai croisé hier une parente assez éloignée, généalogiquement autant que géographiquement. Elle était de passage, visitant avec des amis la région dont elle est originaire. Ses parents étant décédés depuis pas mal de temps, elle n’avait pas eu de raison, ou d’envie, de revenir depuis des années. Après les exclamations d’étonnement de nous retrouver ainsi sur un parking de supermarché, nous avons eu une discussion de quelques minutes – juste assez pour rappeler quelques souvenirs – interrompue par la sonnerie de son téléphone qui la réclamait ailleurs.

Une nuit est passée sur cette rencontre imprévue. Et il m’est venu ce matin en repensant à la personne que je retrouvai ainsi fortuitement une réflexion motivée par son regard. J’avais un souvenir d’elle jeune, les cheveux blonds, longs et souples. Je l’ai retrouvée hier, presque vingt ans plus tard, les cheveux grisonnants et attachés sur la nuque. Autant dire que le changement n’a pas facilité la reconnaissance faciale, si j’ose dire !

Mais ce qui me frappe aujourd’hui, c’est le regard que je n’ai pas reconnu sous cette nouvelle apparence. Ses yeux verts, agréables et flatteurs dans mon souvenir, semblaient beaucoup plus rapprochés et ainsi donner à son visage, à son expression, quelque chose d’étriqué. De là à imaginer que son caractère avait suivi la même pente, le même rétrécissement, je suis presque tenté de me le figurer.

Ce matin, ces réflexions me distraient, je l’avoue, de mon quotidien où les humains n’ont pas une place de choix. Il ne faudrait pas s’imaginer pour autant que je sois un de ces défenseurs des animaux qui jugent l’homme bien moins aimable ! Non, je suis tout simplement ce que l’on peut appeler un « ours », quelqu’un qui a du mal à côtoyer son prochain et que son prochain ne recherche pas non plus.

Alors, pourquoi voir dans le visage de ma parente un changement de caractère sous l’évolution de sa physionomie, liée d’ailleurs certainement à sa nouvelle coiffure… Ne serait-ce pas moi qui aurais pris le pli de voir chez certains des signes de ce que je ressens moi-même, en me plaçant quasiment en marge de mes semblables ? Car enfin la grande majorité d’entre eux semble nager harmonieusement dans n’importe quel environnement.

Une question me vient à l’instant : comment, elle, m’aura-t-elle perçu ? En y réfléchissant je me dis qu’au fond, je m’en moque un peu. On ne vit pas comme un « ours » par hasard.