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Poésie

Revue Comme en Poésie n°97

Cinq textes, parus dans le n°97 de la revue Comme en Poésie, comme une « Météo intime »…

Brûlante journée / plaquée au vent / et à ses poussières nomades // J’écoute les bruits / que seuls les insectes savent  sauver / et je règle ma respiration à leur rythme // Eté étouffant que j’aime pourtant / l’âme en feu

La fenêtre ouverte / sur un vent de printemps // Des nuages dessinent des masques / sur la terrasse // Seul le vrai soleil d’été / pourrait me parler d’un souvenir / enfoui // Peut être parce que je n’entends / aucun rire / autour

Fleur en train de faner // Sa tige meurt sous le parfum / et je dessine son image // Pétales – un à un – /stries et corolles // Je les touche avec la langue / pour en saisir le goût / les retenir dans cette faim / disant la défloraison // C’était le jeu de l’enfance / quand apprendre la nature / était une fin

Exercices des oiseaux / dans le vert des arbres // Haut ciel balayé / de ce vent fou // Mistral excitant la froideur des rapaces / qui décrivent nos espaces // Jamais le vent / ne me consolera // Il passe / vibrante blessure sur ma peau

A travers les vitres de la voiture / ce paysage d’où les hommes sont absents // – Et les jours se déroulent sans choix – // La vie à toute vitesse / sous la pluie comme sous le soleil // J’avance sur l’asphalte tiède / sans regard autour // Il est trop tard

Autres textes déjà parus dans la revue Comme en Poésie

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Humeur

Météo intermédiaire

Il est deux heures et demi après la nuit.
Un nouveau jour monte, plus clair, plus large.
Et ceux qui le suivront le seront, il le faut.
Ouf ! le souffle me revient, la respiration s’élargit, poumons au beau fixe, œil acéré, oreille à l’affut !
Et tout à coup, l’air a comme un relent de redoux.

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Ecrits courts Impressions & Souvenirs

La mémoire couleur

Il m’arrive souvent de lancer mentalement ce que j’appelle le jeu de la mémoire muette. Passer très rapidement d’un souvenir à un autre, laissant l’esprit, les yeux, les oreilles reconstituer un moment vécu il y a longtemps. Ce jeu est difficile, comment puis-je être sûre en l’espace de quelques secondes de retrouver tout ce qui entoure un instant très précis du passé ? Et pourtant, les éléments qui me reviennent ont sans doute eu suffisamment d’impact pour me laisser ces étranges et si fortes impressions.

Il suffit d’un léger effort de concentration et la machine se met en marche. Le jeu commence… Je vois la terrasse d’une maison de vacances au bord de la mer un matin d’août, je suis à genoux sur un fauteuil en bois de châtaignier, accoudée face à la mer bleue, elle occupe tout l’horizon, de gros bateaux marchands traversent l’espace fermé à gauche et à droite par les piliers extérieurs de la terrasse couverte, c’est un spectacle qui me fascine. Je bascule ensuite très vite vers un dimanche matin, je suis assise au premier rang de notre église à côté d’une camarade qui ne cesse de fouiller dans son panier de plastique tressé sur lequel sont collés de grosses fleurs et des fruits colorés que je trouve de très mauvais goût, comme son agitation nerveuse pendant la messe. Puis je me revois quelques secondes après en voiture avec deux de mes cousins, mon oncle et ma tante occupent les places à l’avant, ce sont d’autres vacances, cette fois en Italie, sur une petite route longeant le lac de Côme et nous comptons en riant les nombreux panneaux routiers destinés à attirer l’attention des automobilistes Caduta massi -chute de pierres.

Les exemples sont multipliables à l’infini. Encore faudrait-il y ajouter ce qui accompagne les images visuelles : odeurs, parfums, sons, musiques, voix. Sel, embruns, jardins en fleur, circulation automobile sur l’avenue, relents de la cuisine attenante à la terrasse de la maison de vacances ; encens et poussière, prières chuchotées à l’église, tintement de la clochette agité par l’enfant de chœur ; plastique surchauffé, musique et voix italiennes parvenant de l’auto-radio, goudron chaud et sueur des occupants de la voiture…

Jeu de la mémoire et jeu des sensations. Elles ne peuvent avoir un rendu aussi précis, dans ces évocations ponctuelles, qu’à condition d’avoir été vécues autour de sept ou huit ans. Les mots que j’y associe, les paroles qui les accompagnent ne peuvent être que d’une enfant déjà scolarisée, sachant lire et écrire, au moins sommairement.

Si je cesse de jouer, je fouille dans le lointain pour retrouver LE premier souvenir. L’exercice porte ses fruits… Je crois pouvoir, sans me tromper, le situer vers mes quatre ans. Contrairement aux plus récents, rappelés en jouant, il n’est accompagné d’aucun son, d’aucune odeur. Je suis en compagnie de ma mère, de ma tante et d’un cousin plus jeune, un bébé sachant à peine marcher. Ma tante étend du linge sur une corde tendue sur le toit d’un immeuble et tout à coup, dans le récipient qui contient le linge mouillé, je vois une chemise blanche sur laquelle un lainage rouge a laissé une tâche, la couleur écarlate a déteint sur le blanc. La scène me revient, très brève, uniquement visuelle.

C’est sans doute la preuve que les images commencent tôt à s’imprimer dans un tiroir bien rangé de la mémoire. Et que la couleur soit l’élément caractéristique de ce catalogue me plaît beaucoup.

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Ecrits courts Impressions & Souvenirs

La première séance

Imaginons une naissance.
Imaginons que le vrai spectacle soit cette naissance.
Il faudra tant d’images pour la matérialiser, des couleurs et des gris faufilés de lumière.
Imaginons que le bleu soit plus vraisemblable.
Il aura un air de ciel pur ou simplement voilé de nimbes légères.
Il faudra aussi des sons, des voix, qu’une voix nous parle un langage.
Et s’il est inconnu, alors la naissance s’est produite ailleurs, dans un autre lieu, un autre milieu.
L’écran s’éclaire, le blanc aveugle, le son est puissant : une histoire va être racontée à nos yeux, à nos oreilles.
Assis dans les fauteuils rouges, nous sommes impatients de nous identifier, de nous créer, d’émerger.
Le scénario est accompli, il nous est offert.
On est venu pour chercher, comprendre, percer l’énigme, sentir se mouvoir de l’intérieur les fureurs, les angoisses, les attentes, les silences, les questions… parfois des réponses. Les accueillir de plein fouet, face sans masque.
Et que la musique soit bonne, rythmes, envolées, mouvements, colorés par un compositeur habile, choisis par un réalisateur sensible.
Ou alors, qu’il n’y ait pas de musique, le récit en aura plus de force, de poids, de sens peut être.
Le spectacle nous parle, nous le savons dès les premières minutes, quand, immédiatement, les personnages jouent réels, que rien autour ne les dépasse, qu’eux ne dérangent rien autour, qu’ils font partie de ce tout, qu’ils nous harmonisent, nous dédicacent notre fiche d’identité.
Les erreurs ne sont pas admises, nous sommes critiques, c’est notre devoir.
La partie créée de toute pièce peut être fausse et nous le savons.
Si le spectacle est artificiel, nous en souffrons, nous quittons la salle. Un sursaut de politesse nous empêche de crier notre désaccord.
Nous nous levons en masquant l’écran le temps de nous faufiler dans la rangée, de pousser la porte battante.
Nous cillons dans la lumière aveuglante.
Dehors, rien n’a changé et tout est différent.

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Poésie

Encore des mots assemblés…

Toujours la même histoire

Il était resté à son bureau pour préparer les débats du lendemain. Il savait qu’il n’avait que cinq voix d’avance : il verrait bien le mois suivant s’il avait gagné son pari. En vrai politicien, il préférait suivre le cours de son époque. Il pensait en effet que les mouvements progressistes se rangeaient originellement devant la loi du plus fort. Et pour accompagner ses réflexions, il monta le volume de la radio qui diffusait en toute solennité « l’hymne du grand saut ». A chacun sa manière de faire !

Vingt cinq mots – L’échiquier – Jean-Philippe Toussaint

Page Poésie-fiction

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Ecrits courts Humeur

Dialogue

Je dis à Paul :
– La terre est bleue d’effroi comme une orange sanguinolente.
Il me répond :
– Tu vois, l’extérieur fête l’hiver des couleurs.
– Oui, à la lisière de l’année, les feuilles déjà ocres lentement se décomposent.
– Je crains que la couleur emprisonne la dose de chaleur qui à toi comme à moi est indispensable.
– Mais d’où me viennent cette crainte, cette sensation d’effroi ?
– C’est l’inaccompli, ou au contraire le trop accompli qui te submergent.
– Je voudrais figer le spectacle encore préservé, que la terre bleue d’effroi se transforme en un monde clair, aux règnes aimables et hospitaliers.
– Ainsi tu souhaites que cette terre bleuisse le matin, que la couche de froid givre sa peau craquelée, tu veux éviter le spectacle du feu.
– Il faudrait s’enivrer jusqu’à ce que le bleu absorbe le rouge, ce sang qui se dépose sur la terre.
– S’enivrer ne te servira à rien, il te faudrait fixer un point entre le bleu et le rouge, une éclaboussure de soleil.
– Je suis si découragé de ne pas parvenir à accomplir ma tâche !
– C’est vrai, c’est un grand risque, tu peux être happé au centre de cette terre que tu ne sais pas comprendre, tiraillé entre le bleu du givre et le rouge du sang.
– Et si comme je le crains, les hommes se laissent emporter, alors la terre n’aura plus d’autre couleur, d’autre saveur que celles du sang, celui-là même qui coule dans tes veines, dans mes veines et dans celles de la terre !

Texte proposé à la revue Caractère sur le thème « Orange sanguine »

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Ecrits courts Poésie

Exercices « Poésie-fiction »

Musique émoi

Quelle nécessité m’avait poussé à monter ces escaliers, à escalader la paroi au risque de me tuer ? Personne ne m’y avait invité, pas même mon meilleur ami. Seul, j’avais dû jouer des épaules, serrer les poings pour éviter les dégâts. Je n’avais plus aucun doute : au bout du parcours, il y avait ce clavier, je pourrais enfin y poser les doigts ! Je savais que la curiosité guiderait les habitants de ce coin, qu’ils se dirigeraient droit vers moi et vers cette musique que je leur offrirais. Je voyais maintenant que j’avais su repérer les raisons de mes actes et relever le défi. Après l’attente sèche et stérile de l’enfance, je commençais vraiment ma vie d’adulte.

Vingt-cinq mots – Jean-Baptiste Andrea – Des diables et des saints

Une brûlante journée

Une remarquable impression semblait la parcourir, comme une exquise sensation de faim, un désir de vie. Un tumulte, une façon d’admirer la sombre magie de cette journée la réchauffaient. Elle pensa : c’est un début de parcours, pas seulement un ton nouveau, une nouvelle attitude, mais une façon de sentir entièrement revue et corrigée ! Oui, elle se dit cela et elle en fut réconfortée au point de penser qu’elle allait pouvoir enfin écrire son premier roman psychologique.

Vingt-cinq mots – Joyce Carol Oates – Journal 1973-1982

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Humeur Poésie

In LE DEVERSOIR INVOLONTAIRE

Nouveaux extraits …

Poésie pénurie – La poésie fatigue tout espoir, décourage le soulagement. La poésie des mots que l’on veut écrire soi-même. Celle des autres rend envieux le plus souvent, on sait que telle, ou même approchante, elle ne nous sera pas offerte facilement. Quand la première lettre du premier mot tarde à se tracer sur la feuille… et qu’on espère tant qu’elle nous emporterait dans un nuage léger ou encore mieux vers des émotions un peu dingues, et tellement profondes ! La main, la tête alors cessent tout travail de l’intelligence et de l’instinct, le crayon retombe dans un bruit silencieux : notre voix ne s’est pas fait entendre !

Voyage performance – Dans une nuit et deux jours, non dans deux jours et deux nuits, plutôt dans deux jours et une nuit…. Enfin, dans pas mal de temps, le voyage prendra fin. Comment compter les heures quand le vol vous suspend du fin-fond de l’est vers le cœur de l’ouest, bon sang, on se perd à balader d’un bord de la terre à l’autre, quel temps gaspillé en catimini dans les entrailles d’une carlingue … Pour quelques découvertes, des retrouvailles familiales, des affaires à faire… C’est ainsi que beaucoup d’hommes vivent, le voyage rivé à la peau, à la tête et aux jambes. Comme le sport aux affamés de performances.

L’artichaut – Il cuit si difficilement, surnageant sur le dessus de la casserole qui n’arrive pas à le contenir. Il est presque sphérique, enroulé autour de ses solides écailles. Combien de minutes lui faudra-t-il pour lâcher prise et se laisser amadouer, devenir tendre et désirable. Il demande tellement de patience pour se faire apprécier ! Ne ressemble-t-il pas à ces bougons, ces ours mal léchés, ces grossiers personnages que l’on croise à l’occasion. Et que l’on voudrait oublier illico. Contrairement au ci-devant mal poli, l’artichaut offre tout de même sa part de générosité, le goût subtil et précieux de ses pétales une fois décortiqués. Comme le cadeau d’un parfum rare. Allez, merci l’artichaut, et sans rancune !